La note de service arriva par la navette interne, en trois exemplaires, agrafée.
La navette passait deux fois par jour, poussée par un homme dont personne ne savait le nom et qui travaillait là depuis plus longtemps que la moitié du service ; elle apportait des circulaires, des convocations à des réunions déjà tenues, et parfois, une fois par trimestre, une feuille qui décidait de la vie de quelqu'un sans que rien dans sa présentation ne l'indiquât.
Service de contrôle qualité — tirage aléatoire du 4e trimestre — corrections notifiées.
Ariane la lut debout, parce que ces notes-là ne concernent jamais personne et qu'on les lit debout.
Il y avait quatorze lignes. Quatorze dossiers tirés au sort sur trois mille quatre cents, réexaminés, dont douze confirmés et deux corrigés.
Le neuvième était une correction en défaveur du candidat, de trois points, sans changement de décision.
Le dixième était BELHAJ Lucas — cohorte 4-7.
Elle s'assit et lut la ligne trois fois.
Séquence 7, transport collectif. Cotation initiale : 0 sur 3. Motif porté : insistance inadaptée, mise en difficulté du bénéficiaire.
Réexamen : le protocole de la séquence 7 cote la cession effective de la place assise. Il ne comporte aucune modalité relative à la manière. La qualification "insistance inadaptée" ne correspond à aucune entrée de la grille et a été portée par appréciation propre de l'agent.
Correction : 3 sur 3. Écart total : + 3.
Section A : 42. Section B : 58. Section C : 60 → 63. Total : 160 → 163. Décision modifiée : NON CONFORME → CONFORME.
L'agent ayant porté la cotation initiale a été destinataire d'un rappel de procédure.
Ariane resta un long moment sans bouger.
Elle ne connaissait pas Belhaj Lucas. Sa cohorte n'était pas instruite dans son service, elle n'avait jamais vu son dossier, et elle ne saurait jamais rien de lui — ni qu'il était couvreur, ni qu'il avait une fille de quatre ans, ni qu'il avait marché quarante minutes un mercredi.
Ce qui la tenait immobile devant sa table, c'était autre chose.
Le système venait de sauver un homme. Tout seul. Sans qu'aucun être humain n'ait décidé de le sauver.
Personne n'avait eu pitié. Personne n'avait triché. Un tirage aléatoire avait sorti un numéro, un agent du contrôle avait comparé une cotation à un protocole, avait constaté qu'un collègue avait ajouté de sa propre autorité un jugement qui n'existait nulle part, et avait rétabli trois points.
Trois points. C'était tout ce qui séparait cet homme du Centre d'Accompagnement de son secteur.
C'était propre. C'était même admirable. C'était très exactement le contraire de ce qu'elle avait fait quatre jours plus tôt avec un stylo et un horaire raturé.
Elle passa la journée là-dessus et elle n'arriva à rien.
Elle essaya d'abord de se rassurer avec les chiffres, ce qui était son réflexe. Un dossier sur trois cents. Quatorze tirés, deux corrigés, dont un seul avec changement de décision. À l'échelle du pays, cela devait sauver quelques centaines de personnes par an, sur des dizaines de milliers.
Puis elle se dit que ce raisonnement était exactement celui qu'elle avait entendu toute sa vie dans les couloirs de ce bâtiment, et qu'elle venait de l'employer pour minimiser une bonne nouvelle.
Puis elle pensa à Marguerite Okonjo.
Elle avait falsifié ce dossier en se disant que personne ne corrigerait jamais rien, que la maison ne se relisait pas, qu'il fallait bien que quelqu'un fasse quelque chose puisque rien dans le mécanisme ne le ferait.
Et le mécanisme venait de le faire.
Pas pour Okonjo — pour un autre, ailleurs, sans elle.
Il y avait pire, et elle mit l'après-midi à se le formuler.
Si le système se corrige, alors ses erreurs ne sont pas sa nature.
Ce qui voulait dire que Vandermeer avait encore raison. Qu'on pouvait dire, avec de la mauvaise foi ou peut-être sans, que le Barème n'était pas un mécanisme aveugle mais un dispositif perfectible qui se relit, qui se rappelle à ses agents, qui rétablit trois points à un couvreur qu'il ne connaît pas.
Et ça, aucun des arguments qu'elle avait construits depuis douze ans n'y résistait proprement.
Elle se surprit, vers seize heures, à espérer qu'il y ait eu une pitié quelque part. Que l'agent du contrôle ait vu le nom, ou le métier, ou l'âge de l'enfant sur la fiche de situation, et qu'il ait cherché un motif.
Elle relut la note. Il n'y avait pas de motif cherché. Il y avait une comparaison entre une cotation et un protocole, et rien d'autre.
C'était irréprochable, et ça lui donnait envie de casser quelque chose.
Zielinski passa avec son gobelet.
— Tu as vu le contrôle qualité ?
— Oui.
— Il y en a un qui repasse conforme, pour trois points. Ça faisait combien de temps, la dernière fois ?
— Deux ans, je crois.
— Deux ans, ouais. Bon, ça fait plaisir.
Il but une gorgée.
— Enfin, ça fait plaisir. Ça veut dire aussi qu'il y en a deux cent quatre-vingt-dix-neuf qu'on ne tire pas.
Il repartit.
Ariane resta devant la note.
Elle pensa qu'elle allait devoir vivre avec deux choses en même temps : que le Barème était capable de rendre trois points à un homme sans que personne le lui demande, et qu'elle avait raturé un horaire pour en sauver une autre parce qu'elle ne croyait pas que ça arrive.
Elle ne trouva pas la phrase qui les tenait ensemble.
Elle chercha longtemps, avec méthode, et elle ne trouva pas — de la même manière exactement qu'elle n'avait pas trouvé, en août, ce qu'il aurait fallu répondre à un homme en chemise debout sur une estrade.
Elle plia la note et la rangea dans le tiroir du bas.
Elle prit le dossier suivant sur la pile de gauche.
Deux cent dix grammes.