LE BARÈME
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PARTIE III — LE VERDICT

36. La veille

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

Ce fut Vincent qui organisa, comme d'habitude, et Clara qui proposa sa maison, ce qui étonna tout le monde y compris elle.

Il n'y avait pas de convocation. La session était close depuis quatre jours. Les notifications partaient par courrier, secteur par secteur, dans un ordre que personne ne comprenait et qui dépendait de la vitesse à laquelle les dossiers avaient été instruits.

Trois d'entre eux avaient reçu la leur. Trois ne l'avaient pas.

Ils vinrent quand même.


Clara avait sorti sept chaises.

Elle ne l'avait pas décidé. Elle avait fait ce que fait n'importe qui à qui l'on annonce du monde : elle avait compté sur ses doigts en dressant la table, et le compte s'était fait tout seul, dans un ordre appris depuis vingt-deux ans où il venait toujours en dernier.

Elle s'en aperçut en s'asseyant, quand tout le monde fut là. Elle ne dit rien et n'en retira aucune. La septième resta contre le mur toute la soirée, un peu à l'écart de la table, comme une chaise qu'on a sortie en trop.

Personne ne s'assit dessus. Personne ne le fit remarquer.


Ils mangèrent mal et beaucoup.

Vincent avait apporté trop de choses, dans deux sacs, et il les déballa en commentant chaque article. Il avait aussi apporté trois bouteilles de vin d'origines très différentes, dont il ne resta, en fin de soirée, que celle qu'il avait présentée comme la moins bonne. Simone Reille avait apporté un gâteau qu'elle avait fait elle-même, ce qui fut un événement considérable, et qui était sec, et qu'ils mangèrent en entier.

Lucas avait amené Iris.

C'était la première fois qu'ils la voyaient. Elle avait quatre ans, elle fut extrêmement méfiante pendant vingt minutes, puis elle décida sans explication que Simone Reille était la personne la plus intéressante de la pièce et ne la lâcha plus.

Simone la laissa faire. Elle lui montra comment on plie une serviette en trois, ce qui occupa un quart d'heure. Iris s'endormit vers neuf heures dans le fauteuil, et Clara mit une couverture sur elle, et la soirée continua plus bas.


Ils ne parlèrent pas de la session.

Ce ne fut pas décidé, ce ne fut pas dit, exactement comme au Vieux-Môle. Le sujet ne vint pas, et cette fois-ci tout le monde savait qu'il ne viendrait pas, et c'était un choix collectif que personne n'avait formulé.

Ils parlèrent de toitures, parce que Lucas s'était lancé. De la différence entre le zinc et l'aluminium, des chantiers d'après orage, de la manière dont on marche sur une pente de quarante degrés. Il était bon quand il parlait de son métier. Il n'y avait plus rien de nerveux dans sa voix.

Ils parlèrent des voisins de Clara, dont Vincent tira un numéro considérable en imitant madame Sirota qu'il n'avait jamais rencontrée.

Ils parlèrent de la mère de Vincent, longuement, ce qui surprit tout le monde. Elle avait quatre-vingt-six ans. Elle était sortie du tirage à quatre-vingt-deux, sous l'ancien régime, après avoir attendu sa cinquième pendant seize ans ; et elle avait encadré l'attestation, ce dont Vincent parlait avec une tendresse que personne ne lui connaissait. Elle lui téléphonait tous les dimanches pour lui dire qu'il travaillait trop.

Ils parlèrent d'Alice.

Ce fut Clara qui la nomma, sans détour, en resservant du vin.

— Jonas. Qui c'était, Alice ?

Il y eut un temps.

Puis il raconta. Il raconta les trois chaises de son bureau, le chéquier posé sur le sac de la mère, les douze semaines, les deux séances supplémentaires que le père avait tenu à payer, et le geste de cinq pour cent sur la dernière facture qu'il avait trouvé délicat sur le moment. Il raconta qu'elle s'asseyait toujours au bout et qu'il lui avait dit d'arrêter.

Il dit qu'elle avait dix-neuf ans et qu'elle était honnête au point que ça ne se voyait pas.

Il parla environ six minutes. Personne ne l'interrompit et personne ne le consola à la fin, ce qui était la seule chose à faire.

Simone Reille dit :

— Merci.

Il y eut un silence qui commençait à peser, du genre qu'on ne sait plus comment refermer.

Ce fut Vincent qui le referma, sans le faire exprès, ou peut-être en le faisant très exactement exprès.

— Ça me fait penser à Denis, dit-il.

Il se resservit un verre. Personne ne dit rien, ce qui, chez eux, était devenu une manière de demander la suite.


— Denis avait un ami. Gérard. Ils déjeunaient ensemble tous les deux mois, depuis toujours, dans la même brasserie. Et il y a deux ans, à un de ces déjeuners, Gérard avait un brin de persil coincé entre les deux dents de devant. Pendant tout le repas. Personne ne le lui a dit.

— Pourquoi personne ne lui a dit ? demanda Clara.

— Parce que Denis n'osait pas, et que plus ça durait, moins il pouvait le dire sans que ce soit gênant de ne pas l'avoir dit avant. Ça a tenu comme ça tout le repas. Et après le café, Gérard est allé aux toilettes, et il est revenu à table sans un mot, en le regardant droit dans les yeux. Il avait vu. Une heure et demie de persil, découvert dans un miroir, tout seul.

Il eut un petit rire.

— Ils ont ri aux larmes, tous les deux, pendant dix bonnes minutes. C'est un des meilleurs souvenirs de Denis. Il me l'a raconté cent fois, ce déjeuner-là. Le rire, le persil, tout.

Il laissa passer un temps.

— Et puis, il y a huit mois, Gérard a été déclaré non conforme.

Personne ne dit rien.

— Rien à voir avec le déjeuner, précisa Vincent. Rien à voir avec le persil, ni avec le rire, ni avec rien de ce jour-là. Une autre histoire, plus tard, sans rapport. Mais depuis, mon beau-frère n'arrive plus à repenser à ce déjeuner sans penser à ça en même temps. Et il s'est mis en tête — vous voyez venir la théorie — que les malaises comptent. Tous les malaises. Des deux côtés.

— Comment ça, des deux côtés ?

— Celui qui le provoque et celui qui le reçoit. Le persil entre les dents, ça compte contre vous, parce que vous mettez l'autre dans une position impossible. Et ça compte aussi contre lui, selon qu'il vous le dit, qu'il ne vous le dit pas, ou qu'il attend trop longtemps pour vous le dire.

— Donc tout le monde perd.

— Tout le monde perd, dans les deux sens, à chaque fois. C'est ça qui est beau.

— C'est un peu logique, en fait, dit Samuel, hésitant.

— C'est un peu logique et c'est complètement faux, comme toujours avec lui. Mais depuis, il ne peut plus manger en face de quelqu'un sans guetter le moindre signe. Une miette, une tache de sauce, n'importe quoi. Il passe ses repas à surveiller les autres et à se surveiller lui-même, en même temps, au lieu de manger.


— Et alors ? dit Élie.

— Alors il a arrêté.

— Arrêté quoi ?

— De déjeuner avec des gens. Il mange seul, chez lui, debout, devant l'évier, pour ne prendre aucun risque. Ça fait huit mois qu'il n'a pas partagé un repas avec personne.

Il y eut un silence, différent du premier.

— Vous vous rendez compte de ce qu'il a fait ? dit Vincent. Il a inventé une règle où personne ne peut gagner, et il l'a appliquée. Le seul moyen de ne rien perdre, c'était de ne plus s'asseoir en face de personne. Alors il ne s'assoit plus.

Personne ne trouva quoi répondre, et ce ne fut pas gênant.

— Voilà, dit Vincent, plus doucement. C'est mon beau-frère.

Simone Reille le regarda un moment.

— Et vous, dit-elle. Vous avez eu les vôtres ?

— Les résultats ? Oui. Mardi.

— Et alors ?

Il eut un geste vague, comme s'il s'agissait d'un détail administratif sans intérêt, ce qui ne lui ressemblait pas.

— Cinquante-cinq. Quarante-huit. Quatre-vingt-cinq. Cent quatre-vingt-huit.

Il y eut un silence différent des autres.

— Quatre-vingt-cinq sur C, dit Lucas. C'est énorme.

— Pas tant que ça. Jonas est à deux cent trente-cinq.

— Sur quoi ?

— Sur les trois. Moi je n'en ai que sur une.

— Vous savez sur quoi vous avez fait quatre-vingt-cinq ?

— Sur C, dit Vincent. Comme toujours, depuis la première fois. Je ne suis jamais descendu très en dessous, et je ne pourrais pas vous dire pourquoi.

Il reposa son verre.

— A et B, je suis dans la moyenne. Peut-être un peu en dessous. Rien qui explique quoi que ce soit. C'est toujours pareil, à chaque fois, depuis la première : je suis quelqu'un de très ordinaire sur deux tiers d'un test, et sur le dernier tiers, personne ne sait me tenir tête, sauf lui.

— C'est un compliment que vous vous faites, dit Clara.

— Non. J'essaie de comprendre ce que ça dit de moi, depuis vingt-huit ans, et je n'y arrive toujours pas. Denis, tout à l'heure — vous avez ri. Moi je ne peux pas, parce que Denis, au moins, il a une théorie. Moi je n'en ai aucune. Je fais ce que je fais, ça marche à chaque fois, et je ne sais absolument pas pourquoi.

Personne ne dit rien.

— C'est peut-être pour ça que je raconte des histoires sur mon beau-frère, dit-il enfin. Lui au moins, on comprend ce qu'il rate.


Vers vingt-deux heures, Lucas raconta ses six jours.

Il l'amena de biais, sans prévenir, en reposant son verre.

— Moi j'ai été mort pendant six jours.

Clara dit quoi ?

— J'ai eu ma notification le vendredi 2. Non conforme. Cent soixante.

Il y eut un silence.

— Le seuil est à cent soixante-deux. Deux points.

— Deux points, dit Clara.

— Deux. Et six jours après, une deuxième lettre. Contrôle qualité. Ils avaient mis zéro au bus, à cause de la manière dont je m'y étais pris, et ils n'avaient pas le droit : le protocole cote la place cédée, pas la manière. Trois points rendus. Cent soixante-trois. Conforme.

— Tu ne nous as rien dit, dit Élie.

— Non.

— Six jours ?

— Six jours.

Il regardait la nappe.

— Je vais vous dire ce que j'ai fait, parce que je crois que c'est ça le plus intéressant et que ça ne me fait plus honte. J'ai rien fait. Rien du tout. J'ai continué à aller sur les chantiers. J'ai emmené Iris à l'école le mercredi. J'ai réparé la porte du garage, qui traînait depuis un an.

Il eut un petit rire.

— J'ai réparé la porte du garage. Six jours à vivre et j'ai réparé une porte de garage.

Il fit tourner son verre.

— Et il y a un truc que je n'arrive pas à me sortir de la tête. Vous avez vu le hall, à la projection.

— On a vu, dit Vincent.

— Coefficient six. J'ai refait le calcul quatre fois. Si je n'y étais pas allé, j'étais à cent cinquante-quatre. Avec les trois du bus, cent cinquante-sept. Non conforme quand même.

Il posa le verre.

— Onze matins debout contre un pilier, à réclamer un nom qu'ils ne m'ont jamais donné. Voilà ce qui m'a sauvé.

Personne ne trouva quoi répondre.

— Et le meilleur, dit-il, c'est que j'y suis allé parce que j'étais en colère. Je n'ai rien calculé, moi. J'étais furieux, je suis allé demander un nom, et ils ont trouvé ça bien.

— Tu as prévenu qui ? demanda Vincent.

— Personne. Ma sœur. C'est tout.

— Pourquoi ?

— Parce que je savais pas quoi dire. Vous vous rendez compte ? On te dit : dans trois semaines tu es mort. Et tu décroches un téléphone et tu ne sais pas quoi dire. Il n'y a pas de phrase. J'ai cherché pendant six jours et il n'y a pas de phrase.

Simone Reille, qui n'avait rien dit, dit alors :

— Il n'y en a pas, non.

— Et vous ? Vous en avez trouvé une, vous ?

— Non. J'ai écrit une lettre à un délégué au parcours et il m'a très bien répondu.

Elle avait dit ça sans une once d'apitoiement, et Lucas la regarda, et il comprit quelque chose qu'il ne dit pas.


Ils débarrassèrent tard.

Élie lava, Vincent essuya, Clara rangeait derrière eux et ne trouvait rien à sa place, ce qui la faisait râler, ce qui était bon signe.

Jonas resta au salon avec Simone Reille et ils parlèrent à voix basse pendant vingt minutes, et personne ne sut de quoi.

Lucas prit Iris endormie dans ses bras à minuit et demi.

Sur le palier, ils firent la chose qu'ils n'avaient jamais faite : ils se donnèrent rendez-vous.

— Samedi, dit Vincent. Chez moi.

— Samedi, dit Clara.

— Tout le monde est libre samedi ?

Tout le monde était libre samedi.

Il n'y avait aucune raison de croire que ce serait possible. Trois d'entre eux n'avaient pas reçu leur notification. Ils le firent quand même, avec un jour, une heure, une adresse et une histoire de qui apporterait quoi, et cette conversation-là dura quatre minutes et demie sur un palier à minuit et demi.


Élie rentra à pied.

Il repensa à une phrase de Jonas, dans une cour, il y avait très longtemps : on ne devient pas quelqu'un de bien, on devient lisible.

Il pensa que ce soir-là, chez Clara, il n'y avait pas eu un seul geste lisible. Rien de cotable. Aucun d'eux n'avait cédé quoi que ce soit à qui que ce soit. Ils avaient mangé un gâteau sec, imité une voisine, plié des serviettes en trois, et parlé de zinc.

Ils étaient six et il y avait sept chaises.

Il pensa que c'était probablement la meilleure chose qu'il ait faite depuis le 3 août, et qu'elle ne figurerait dans aucun dossier, et que c'était exactement pour cette raison qu'elle valait quelque chose.

Sa notification l'attendait dans la boîte aux lettres.