Le formulaire s'appelait un signalement, il était vert, et on le trouvait en libre-service dans un présentoir à l'entrée du bâtiment C, entre les demandes de duplicata et les bordereaux de frais de déplacement.
Il tenait sur une page.
Vous avez observé, chez un candidat de votre cohorte ou d'une autre, un comportement susceptible d'intéresser l'évaluation. Vous pouvez le porter à notre connaissance ci-dessous. Le signalement est nominatif. Il donne lieu à vérification. Il est valorisé dans votre propre section C.
Il n'y avait aucune hypocrisie, et c'est cela qui frappait.
On aurait pu s'attendre à un appel au civisme, à une formule sur la sécurité de tous, à l'un de ces enrobages dont les administrations sont d'ordinaire si prodigues ; il n'y en avait pas. Le Bureau exposait le mécanisme, indiquait la contrepartie, précisait qu'elle serait portée à votre propre section C, et s'arrêtait là. Il ne demandait pas qu'on trouve cela bien. Il ne demandait même pas qu'on y adhère. Il posait un objet vert sur un présentoir, à hauteur de main, dans le hall d'un bâtiment que huit cents personnes traversaient chaque semaine, et il attendait.
Le présentoir était toujours plein. On le rechargeait.
Vincent en parla le premier, au café, d'excellente humeur.
— Vous avez vu les verts ?
— Les quoi ?
— Les signalements. À l'entrée.
— On a vu, dit Lucas.
— J'en ai fait un.
Il le dit exactement comme il aurait annoncé qu'il avait trouvé une place de parking.
Il y eut un silence de plusieurs secondes.
— Tu as fait quoi ? dit Clara.
— Un signalement. Cohorte 4-5, un type qui a resquillé deux fois à la distribution des tickets et qui a envoyé bouler une femme de ménage jeudi. Je l'ai vu, je l'ai noté. C'est vrai, en plus. Je n'ai rien inventé.
— Et ça te rapporte combien ?
— Aucune idée. C'est marqué valorisé. Ça peut valoir deux points comme dix.
Il but une gorgée.
— Franchement, si c'est faux, ils vérifient et je ne perds rien. Si c'est vrai, je gagne. Et c'était vrai. Où est le problème ?
Personne ne trouva la phrase.
C'était ça, le talent de Vincent, et Élie le voyait fonctionner pour la première fois à découvert : il ne défendait pas une position discutable, il énonçait une situation. Le type avait bien resquillé. La femme de ménage avait bien été envoyée bouler. Le formulaire existait bien et le Bureau l'avait bien mis en libre-service à hauteur de main.
— Le problème, dit Simone Reille, c'est qu'ils ont besoin de vous pour que ça marche, et que vous y allez.
— Ils n'ont pas besoin de moi, madame. Ils ont trente-deux présentoirs dans le secteur.
— Non. Ils ont besoin que ce soit vous. C'est vous qu'ils préfèrent. Un salaud qui dénonce, ça ne prouve rien et ça ne sert à rien. Un homme aimable, drôle, généreux, qui dénonce en le racontant à ses amis au café et qui trouve ça normal — ça, ça vaut trente-deux présentoirs.
Vincent la regarda un moment, sincèrement intéressé.
— Vous savez que c'est joliment dit, mais que ça ne répond pas ?
— Je sais, dit Simone Reille. C'est ce qui m'énerve depuis quarante ans.
Mme Rahimi rechargeait le présentoir vert quand ils traversèrent le hall.
Elle avait un carton de formulaires sous le bras et elle faisait ça correctement, comme tout ce qu'elle faisait : les liasses sorties, tapotées sur le comptoir pour égaliser les bords, glissées dans la fente, la pile vérifiée.
Vincent s'arrêta devant elle, de bonne humeur.
— Vous en remettez ? Ils partent bien ?
— Ils partent.
— C'est votre rayon le plus rentable, dites donc.
Il l'avait dit gentiment. C'était même une plaisanterie plutôt réussie, du genre qu'il produisait vingt fois par jour, et deux personnes sourirent.
Mme Rahimi posa le carton par terre.
— Monsieur Aydin.
— Oui ?
— Je fais ça depuis onze ans.
Sa voix avait changé de registre et Élie, à quatre mètres, sentit sa nuque se raidir.
— Onze ans, huit cohortes par an, sept à neuf personnes par cohorte. Faites le calcul, vous êtes bon en calcul. Et je recharge ce présentoir depuis qu'il existe, deux fois par semaine, avec un carton que je monte de la réserve du sous-sol parce que le monte-charge est en panne depuis mars et qu'on m'a répondu en avril qu'un groupe de travail était saisi.
Elle ne criait pas. C'était pire : elle était parfaitement audible dans tout le hall.
— Vous voulez savoir ce qui part bien ? Les verts partent bien. Ce qui ne part pas, ce sont les demandes de report pour décès du conjoint, parce que ça, il faut le demander, et personne ne le demande, et l'année dernière j'ai eu une dame de soixante-trois ans qui a fait sa séquence de tri hospitalier huit jours après avoir enterré son mari parce qu'elle ne savait pas qu'elle avait le droit et que je n'étais pas dans la boucle.
Le hall était silencieux. Un agent, derrière son comptoir, regardait fixement son écran.
— Alors non, monsieur Aydin, ce n'est pas mon rayon. Je n'ai pas de rayon. J'ai un présentoir dans un hall et un carton dans les bras.
Il y eut trois ou quatre secondes.
Puis elle ramassa le carton, se redressa, et son visage redevint exactement ce qu'il était toujours.
— Je vous prie de m'excuser. C'était déplacé et ça ne vous était pas destiné. Vous avez fait une plaisanterie et vous aviez le droit d'en faire une.
— Madame Rahimi—
— Non, non. C'est moi. Il fait très chaud et j'ai mal dormi.
Elle sourit, et le sourire était juste, et c'est ce qui était atroce.
— Il y a du café en salle 2 si vous voulez. Enfin — la machine fait des siennes depuis la semaine dernière, mais il y a de l'eau chaude. Bonne journée à vous.
Elle prit l'escalier.
Vincent resta un moment devant le présentoir sans rien dire.
— J'ai fait quoi, là ? demanda-t-il enfin, sincèrement.
Personne ne répondit, parce que personne ne le savait, et parce qu'il n'avait rien fait du tout.
Jonas ne dit rien au café.
Il attendit qu'ils se dispersent, et il rattrapa Lucas et Clara sur le trottoir, et il parla vite, à voix basse, ce qui ne lui ressemblait pas.
— Il faut que je vous dise deux choses sur les verts.
— Vous allez nous dire de ne pas en faire.
— Non. Vous faites ce que vous voulez. Je vais vous dire comment ils sont cotés, parce que ce n'est écrit nulle part et que ce n'est pas ce que les gens croient.
Il regarda derrière lui, machinalement, et il en eut l'air ridicule et il le sut.
— Un signalement rapporte peu. Trois points, quatre. Ce n'est pas là que ça se joue.
— Alors où ?
— Le signalement crée une deuxième ligne. Il y a le fait signalé, et il y a le signalement lui-même, qui est un acte de votre part, dans votre dossier, et qui est coté à part. Il l'est en fonction de ce que la vérification établit sur vos motifs.
— Nos motifs.
— Est-ce que vous auriez fait la même chose sans le formulaire. Est-ce que vous connaissiez la personne. Est-ce que vous l'avez signalée le jour même ou trois jours après avoir réfléchi. Ils croisent avec l'heure de prise du formulaire au présentoir, qui est enregistrée.
Clara mit une seconde.
— Le présentoir est compté ?
— Tout est compté. Prendre un vert et ne pas le rendre, c'est aussi une ligne.
Lucas devint très pâle.
— Ah, dit-il.
Jonas le regarda.
— Vous en avez pris un.
— J'en ai pris un mardi.
— Vous l'avez rempli ?
Lucas ne répondit pas.
Élie apprit tout cela plus tard, par Clara, et il n'en apprit que la moitié.
Ce que Lucas avait dans la poche de sa veste de chantier, ce mardi-là et tous les jours suivants, c'était un formulaire vert plié en quatre, rempli au stylo bille, avec un nom, un motif en quatre lignes, une date et une signature.
Il ne l'avait pas déposé.
Il ne le déposerait jamais. Il ne le jetterait pas non plus, ce qui aurait été plus simple, ce qui aurait pris trois secondes, et ce qu'il n'arrivait pas à faire pour des raisons qu'il n'examinait pas.
Il le changeait de veste. C'était la seule chose qu'il faisait avec : le matin, il le prenait dans la poche de la veste de la veille et il le mettait dans celle du jour.
Le nom sur le formulaire était celui d'Hélène Kadri.
Le motif tenait en quatre lignes, écrites vite, et il était exact : elle avait tenu, au réfectoire du Vieux-Môle, devant quatorze personnes, des propos établissant qu'elle jugeait le dispositif illégitime et qu'elle refusait par principe de s'y conformer.
Chaque mot était vrai.
Lucas l'avait pris au présentoir le mardi de la reprise, et il l'avait rempli le soir même, chez lui, à la table de la cuisine, après avoir couché sa fille.
Depuis le mercredi de l'erreur, il ne le changeait plus de veste.
Il le laissait dans celle du chantier, celle qui reste accrochée dans l'entrée, et il ne la mettait plus.
Il n'aurait pas su dire si c'était pour l'oublier ou pour savoir où il était.