Il n'y avait pas de convocation ce mercredi-là.
C'était un jour de rien. Élie avait fait une lessive, il était descendu chercher du pain, il avait recousu un bouton. Il faisait trente-cinq et il tenait les volets fermés côté sud.
Le téléphone de la cage d'escalier sonna à quatorze heures et quelques, et c'était pour lui, ce qui n'arrivait jamais.
— Monsieur Adeyemi Élie ?
— Oui.
— Bureau Territorial d'Évaluation, service des parcours, secteur 4. Je suis désolée de vous appeler dans ces circonstances.
C'était une voix de femme, jeune, appliquée, qui lisait.
— Vous êtes désigné comme personne à prévenir au dossier de madame Chennaoui Clara. Madame Chennaoui a été victime d'un accident ce matin. Elle est décédée à l'hôpital de secteur.
Élie ne dit rien.
— Monsieur ? Vous m'entendez ?
— Oui.
— Le corps est en cours de transfert. Vous serez recontacté pour les modalités. Je suis vraiment désolée.
— Attendez.
— Monsieur ?
— Vous êtes qui ?
— Service des parcours, secteur 4.
— Non, vous. Votre nom.
Il y eut un froissement de papier.
— Je transmets ce qui m'est communiqué, monsieur. Je suis vraiment désolée. Bonne journée.
Elle raccrocha.
Il resta debout dans la cage d'escalier, le combiné à la main, pendant un temps qu'il ne sut pas mesurer.
Il n'y eut pas de vague, pas de chute, pas de cri. Il y eut une activité.
Ce ne fut pas du chagrin. Ce fut, d'abord, un travail. Son cerveau se mit à traiter des tâches, très vite, dans un ordre absurde : il fallait prévenir Lucas. Il fallait prévenir Vincent. Il fallait savoir si la sœur de Clara avait été appelée. Il fallait retrouver le nom de la sœur, qu'il avait entendu une fois, et il ne le retrouvait pas, et il chercha ce nom pendant deux minutes entières avec une obstination de fou.
Ensuite il pensa qu'il n'y avait pas de raison. Qu'elle avait quarante-trois ans, qu'elle marchait sur des trottoirs, qu'elle prenait le tramway. Que Samuel était mort quinze jours plus tôt dans une cave, et qu'à un moment il n'y a plus de raison du tout.
Puis il pensa, et ce fut la pensée la plus laide de sa vie, qu'il ne restait plus qu'une seule personne à qui il tenait vraiment dans cette cohorte, et que c'était elle, et qu'il ne l'avait su qu'à cet instant.
Il redescendit et remonta trois fois l'escalier. Il ne se rappelait pas pourquoi.
Le téléphone sonna de nouveau cinquante et une minutes plus tard.
Un homme, cette fois. Beaucoup plus embarrassé.
— Monsieur Adeyemi ? Bureau Territorial d'Évaluation. Je vous appelle au sujet d'une communication que vous avez reçue en début d'après-midi.
— Oui.
— Il y a eu une erreur d'identification. Une confusion d'homonymes au niveau du fichier régional. La personne concernée n'est pas madame Chennaoui Clara du secteur 4.
Élie s'assit sur une marche.
— Monsieur ?
— Elle est vivante.
— Elle est parfaitement vivante, monsieur, et elle a été prévenue de l'erreur également. Le Bureau vous présente ses excuses. Je vous précise que vous pouvez déposer une réclamation au guichet 2, il existe un formulaire, et je peux vous donner la référence si vous souhaitez la noter.
— Non.
— Je vous la donne quand même, c'est le R-114.
— D'accord.
— Encore une fois, je suis vraiment désolé. Ça arrive deux ou trois fois par an sur le secteur et c'est chaque fois très pénible. Bonne fin de journée, monsieur.
Il raccrocha.
Ils se retrouvèrent le lendemain matin en salle 2, et il fut immédiatement clair qu'il s'était passé la même chose pour tout le monde.
Ce ne fut pas dit. Ce fut visible. Six personnes qui arrivent une par une et qui, en entrant, cherchent quelqu'un des yeux avant de dire bonjour.
Vincent parla le premier.
— Vous avez tous eu un appel hier ?
Ils avaient tous eu un appel.
Et alors ils firent la seule chose qu'ils étaient capables de faire ce matin-là : ils comparèrent les horaires.
Élie : appel à quatorze heures et des poussières, démenti à quinze heures cinq. Vincent : treize heures quarante, démenti à quinze heures dix. Jonas : quatorze heures trente, démenti à quinze heures. Clara : quatorze heures, démenti à quinze heures vingt. Simone Reille : quatorze heures dix, démenti à seize heures dix. Lucas : treize heures cinquante, démenti à seize heures vingt-cinq.
Personne ne fit remarquer que les démentis n'étaient pas espacés de la même façon. Tout le monde le vit.
Ils s'assirent et ils se racontèrent, mal, en désordre.
À Vincent, on avait annoncé la mort de son frère.
— J'ai fait quoi, moi ? J'ai appelé sa boîte. J'ai eu son collègue, j'ai demandé s'il était là, le type m'a dit qu'il était en réunion. Et là j'ai raccroché.
— Tu n'as pas demandé à lui parler ?
— Non.
Il eut un rire bref.
— Non, parce que si je lui parlais et qu'il allait bien, c'est qu'ils s'étaient trompés, et que j'avais eu peur pour rien, et que j'aurais eu l'air d'un con. Voilà à quoi j'ai pensé. Pendant que je croyais mon frère mort. Vous vous rendez compte de ce truc ?
Personne ne répondit, et il regarda la table.
À Jonas, on avait annoncé la mort d'une femme dont il ne donna pas le nom.
— Vous avez fait quoi ? demanda Lucas.
— Rien.
— Comment ça, rien ?
— J'ai raccroché, je me suis assis, et j'ai attendu.
— Vous avez attendu quoi ?
— Le deuxième appel.
Il y eut un silence.
— Vous saviez que c'était faux ? dit Clara.
— Je ne savais rien du tout. J'ai attendu le deuxième appel parce que c'est ce que j'aurais fait de toute façon.
Et il ne dit rien de plus, et Élie eut la certitude, à la manière dont il tenait son gobelet, que ce n'était pas exactement vrai.
Lucas ne raconta rien.
On avait fini par le comprendre à sa tête, et Clara le lui demanda directement, doucement.
— Iris.
— Oh, dit-elle.
— On m'a dit : votre fille. À l'école. Un accident dans la cour.
Il avait les deux mains posées à plat sur les cuisses.
— Alors j'ai demandé le nom de la personne au bout du fil. Elle n'a pas voulu. J'ai demandé le service. Elle a redit service des parcours. J'ai demandé le nom du directeur du fichier régional. J'ai demandé un numéro de dossier. J'ai demandé trois fois. Elle a raccroché.
— Et après ?
— Après j'ai appelé l'école. Ça sonnait dans le vide, c'est mercredi. Alors j'y suis allé.
— À l'école ?
— Chez la voisine qui la garde le mercredi. À pied. J'habite à quarante minutes.
Il regarda ses mains.
— Elle regardait la télé.
Il resta un moment sans rien dire.
— J'ai eu le deuxième appel à seize heures vingt-cinq. J'étais déjà chez moi avec elle depuis une heure. Donc pendant une heure, j'ai su qu'elle était vivante et eux ne savaient pas que je savais.
Vincent dit tout bas :
— Ça t'a fait quoi ?
— Ça m'a fait que j'ai été bien pendant une heure comme jamais de ma vie, dit Lucas. Et que quand ils ont rappelé pour s'excuser, j'ai dit merci.
Il leva la tête.
— J'ai dit merci. Au type. Merci monsieur, au revoir monsieur.
Lucas se leva au milieu de la phrase de quelqu'un d'autre.
— Bon, dit-il.
Il prit sa veste sur le dossier de sa chaise.
— Vous faites quoi ? dit Vincent.
— Je vais demander un nom.
— Un nom de qui ?
— De la personne qui m'a appelé.
Il y eut un silence, puis Vincent lui dit ce que tout le monde pensait, c'est-à-dire qu'ils ne le lui donneraient pas.
— Je sais, dit Lucas.
Et il sortit.
Il redescendit au hall du bâtiment C et se mit dans la file du guichet 2, qui comptait quatre personnes.
Quand ce fut son tour, il expliqua calmement ce qu'il voulait : le nom de l'agent qui avait téléphoné à son domicile le mercredi 16 septembre en début d'après-midi pour lui annoncer le décès de sa fille.
L'agent chercha, tapa, décrocha son téléphone, et revint avec la réponse que Lucas attendait : il n'existait pas de procédure de communication de l'identité des agents. Les appels étaient tracés par service et par plage horaire, pas nominativement. C'était une disposition de protection du personnel, elle datait de 2044, et elle avait été prise après des faits qu'on n'avait pas jugé utile de détailler.
— Je comprends, dit Lucas. Je vais attendre.
— Attendre quoi, monsieur ?
— Que quelqu'un puisse me le donner.
Il se rangea sur le côté, à deux mètres du comptoir, contre le pilier, et il resta debout.
Puis il se demanda comment il fallait se tenir.
Bras croisés, ça pouvait passer pour de l'hostilité. Bras le long du corps, pour de la soumission, ce qui n'était pas non plus ce qu'il voulait transmettre. Une main dans la poche, l'autre libre — asymétrique, bizarre, ça donnerait l'impression qu'il cachait quelque chose dans l'une des deux, ce qui n'était le cas d'aucune des deux. Il essaya les deux mains dans les poches. Trop décontracté. Comme s'il attendait un bus, pas un nom.
Il regarda ses pieds. Parallèles, écartés de la largeur des épaules, ça faisait vigile. Un pied légèrement devant l'autre, ça faisait départ de course, comme s'il allait bondir sur le comptoir dès qu'on ouvrirait la bouche. Il essaya de se tenir exactement comme s'il ne se tenait d'aucune façon particulière, ce qui, il s'en rendit compte au bout de quelques minutes, est à peu près la chose la plus difficile qu'un corps humain puisse faire sur commande.
Restait le casque. Fallait-il le tenir ? Le poser ? Un homme qui serre son casque de chantier contre lui a l'air buté. Un homme qui le pose par terre a l'air qu'il compte s'installer — ce qui, en l'occurrence, était très exactement son intention, mais il ne voulait pas que ça se voie à ce point, pas le premier jour. Il le posa entre ses pieds. Le ramassa. Le reposa un peu plus à droite. Personne ne le regardait. C'était même précisément le problème : il n'y avait aucun jury à qui plaire, et son corps continuait d'en chercher un.
Et le regard, pendant tout ce temps, où le mettre. Pas sur le personnel, trop insistant. Pas ailleurs, trop fuyant. Il opta pour un balayage lent de la pièce, revenant toutes les quarante secondes environ sur le comptoir, en essayant de ne pas compter les quarante secondes, ce qui, forcément, revenait à les compter.
Il reposa son casque entre ses pieds, une bonne fois, et n'y toucha plus.
Il ne cria pas. Il ne dit plus rien du tout. Il laissa passer les gens devant lui, se décala quand une femme voulut atteindre le présentoir, tint la porte à deux reprises. Il était en tenue de chantier et il avait posé son casque par terre entre ses pieds.
Au bout d'une heure, l'agent lui proposa une chaise. Il refusa.
Au bout de deux heures, quelqu'un descendit du premier — un homme d'une cinquantaine d'années, courtois, qui l'écouta jusqu'au bout, lui redit exactement la même chose avec des mots plus longs, et lui proposa le formulaire de réclamation R-114.
— Non merci.
— Monsieur Belhaj, la réclamation vous donnerait une trace écrite.
— Une trace écrite de quoi ?
— De votre démarche.
— C'est ce que je suis en train de faire.
L'homme remonta au premier.
À dix-sept heures, on ferma le hall. Lucas ramassa son casque et sortit.
Il revint le lendemain matin à l'ouverture.
Il revint le lundi, le mardi, le mercredi. Il venait avant ses chantiers, il restait entre une heure et trois heures selon le travail qu'il avait, et il repartait sans avoir rien obtenu.
Il ne demandait plus rien à personne. Il l'avait demandé le premier jour ; c'était fait ; il n'y avait pas de raison de le redemander. Il se tenait contre le pilier, à deux mètres du guichet 2, et il attendait qu'on lui donne un nom.
La quatrième journée, une jeune femme du service des affiliations lui apporta un gobelet d'eau, qu'il prit et qu'il but.
La sixième, quelqu'un le prit en photo depuis le premier étage. Il le vit et ne bougea pas.
La huitième, Mme Rahimi traversa le hall avec son classeur, s'arrêta, fit demi-tour, remonta au deuxième et redescendit avec un café.
— Vous êtes là depuis deux heures et il fait quarante.
— Merci, madame Rahimi.
Elle resta debout à côté de lui un moment.
— Vous savez qu'ils ne vous le donneront pas.
— Oui.
— Alors pourquoi ?
Lucas réfléchit sincèrement, ce qui prit un temps.
— Parce que si je pars, il n'y a plus personne. Ils m'ont dit que ma fille était morte, madame. Ils ont raccroché. Et si je rentre chez moi et que je ne fais rien, alors il ne s'est rien passé du tout.
Mme Rahimi ne répondit pas. Elle reprit son classeur et alla travailler.
Clara parla en dernier, et elle fut la seule à ne pas raconter comment elle avait réagi.
Elle dit simplement :
— Ma sœur.
Puis elle dit :
— Six jours après l'enterrement, ils m'ont appelée pour me dire que ma sœur était morte.
Puis elle rit, exactement comme elle avait ri en sortant du bureau du guichet 2, un rire court, involontaire, qui n'était drôle pour personne.
— Et le monsieur qui m'a rappelée m'a proposé le formulaire R-114.
Ils restèrent en salle 2 jusqu'à midi, alors qu'ils n'avaient aucune raison d'y être.
Ce fut Simone Reille qui posa la question, et personne n'y avait de réponse.
— Est-ce que quelqu'un ici pense que c'était une erreur ?
Silence.
— Est-ce que quelqu'un ici pense que c'était une séquence ?
Silence.
— Voilà, dit-elle. C'est bien fait.
Vincent essaya quelque chose sur les homonymes, sur le fait qu'un fichier régional avec quatre millions de lignes, statistiquement, et il s'arrêta au milieu de sa phrase parce que personne ne l'aidait.
Jonas dit une seule chose, sans lever les yeux :
— Ils ne vérifieront pas. Il n'y a rien à vérifier. C'est le R-114 qui sera coté.
— Pardon ? dit Clara.
— Le formulaire de réclamation. Ils vous l'ont tous proposé, on vous a tous donné la référence deux fois, on vous l'a même donnée quand vous disiez non. Ils vous ont laissé un objet dans les mains et ils regardent ce que vous en faites.
Personne ne déposa de R-114.
Personne ne sut jamais si c'était la bonne réponse.
Élie rentra à pied.
Et c'est en montant l'escalier, entre le deuxième et le troisième, que ça remonta.
Pas dans la cage d'escalier la veille, le combiné à la main. Pas en apprenant que Clara était vivante. Le lendemain, avec un sac de courses, à cause de rien du tout.
Sa mère s'appelait Augustine.
Il ne l'avait dit à personne dans cette session, ni au Vieux-Môle, ni dans l'ascenseur du bâtiment C, ni sur la plage. Il avait dit ma mère une bonne dizaine de fois en quarante jours.
Augustine Adeyemi, née en 2007, quatre ans avant le premier plan de sobriété et vingt-cinq ans avant l'incendie. Elle disait bon et le sujet était traité. Elle épluchait ses pommes de terre au-dessus d'un journal ouvert. Elle n'embrassait pas.
Elle avait reçu sa troisième lettre en juillet 2057, à cinquante ans, et l'avait ouverte devant lui à la table de la cuisine.
Sa troisième. Il avait mis dix-neuf ans à s'apercevoir de ce que cela voulait dire, et il s'en aperçut sur une marche, entre le deuxième et le troisième étage, un sac de courses posé à côté de lui.
Sous le régime de l'époque, il fallait dix ans entre deux convocations. Elle avait cinquante ans et il lui en restait deux à passer. Cela signifiait que si elle était déclarée conforme ce mois-là, elle recevrait sa quatrième vers soixante ans, sa cinquième vers soixante-dix, et qu'elle sortirait du tirage — si elle sortait — à soixante-dix ans passés.
Elle le savait en ouvrant l'enveloppe. Elle avait fait ce calcul-là avant lui, forcément, dans une cuisine, avec un couteau court à la main.
Et elle avait dit bon.
Ce qu'on lui avait dit, à quinze ans, tenait en une phrase : que sa mère était morte pendant la session.
Il ne se rappelait pas qui la lui avait dite. Sa tante, probablement. Il se rappelait en revanche qu'on la lui avait dite deux fois, à deux moments différents, avec exactement les mêmes mots, et que la deuxième fois il avait compris que c'était une phrase préparée.
Il n'y avait pas eu de mensonge. C'était plus propre qu'un mensonge. On avait dit pendant, et pendant ne veut rien dire, et un garçon de quinze ans à qui l'on dit pendant n'a aucune raison de demander la suite.
Il avait mis treize ans à demander.
Il l'avait fait à vingt-six ans, dans le bureau d'un notaire, pour une histoire d'assurance, en lisant à l'envers une ligne sur un formulaire. Cause du décès : accompagnement de fin de parcours. Il avait relu trois fois. Le notaire avait continué de parler.
Il n'avait rien demandé, là non plus. Il était sorti, il avait marché, et le soir il avait compris deux choses en même temps : que sa mère avait été déclarée non conforme, et que toute sa famille l'avait su depuis treize ans, et que personne n'avait menti une seule fois.
Il s'assit sur les marches, entre le deuxième et le troisième, le sac de courses à côté de lui.
Il pensa qu'il venait de passer cinquante et une minutes à croire Clara morte, et qu'il n'avait rien fait pendant ces cinquante et une minutes. Il n'avait appelé personne. Il n'était allé nulle part. Il avait monté et descendu un escalier trois fois en cherchant le prénom d'une sœur.
Lucas, lui, avait marché quarante minutes.
Puis il pensa à une chose qu'il n'avait jamais formulée : que sa mère, ce matin de juillet 2057, avait su exactement ce qu'elle risquait, et qu'elle avait dit bon, et qu'elle avait fini ses pommes de terre.
Et que pendant dix-neuf ans il avait appelé ça du courage.
Ce soir-là il se demanda, pour la première fois, si ce n'était pas simplement qu'elle n'avait pas voulu lui gâcher son déjeuner.
Puis il pensa à une chose parfaitement stupide, dont il ne fit rien du tout et qui ne le quitta plus.
Il en était à sa troisième.