LE BARÈME
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PARTIE II — LES ÉPREUVES

26. La route

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

Il y pensait depuis l'enterrement.

Il y avait pensé pendant la cérémonie, ce dont il avait eu honte ; il y avait repensé au guichet, en regardant Clara demander à une femme du service des parcours si la mort de son mari comptait quelque part ; et il y repensait chaque fois qu'il la voyait, c'est-à-dire à peu près tous les deux jours.

Il détenait une chose qu'elle ne savait pas.

Ce n'était pas un secret. Personne ne le lui avait confié, personne ne lui avait demandé de le taire. C'était une phrase entendue sur une route de campagne, entre une supérette et une colonie de vacances, par un homme qui portait un sac de chips et qui n'avait rien demandé.

Il se disait chaque fois qu'il fallait attendre. Que ce n'était pas le moment. Que ces choses-là se disent quand la personne est prête, formule dont il ne savait pas très bien ce qu'elle voulait dire mais qui l'avait dispensé de parler pendant trois semaines.


Il monta chez elle un soir, sans prévenir, avec un paquet de gâteaux qu'il avait acheté en bas parce qu'il n'arrivait toujours pas à sonner les mains vides.

Elle avait mauvaise mine. Elle venait de voir Jonas la veille et elle lui raconta le café, le carnet, le seuil qui bouge, les cent vingt mille personnes qu'il faut pour un point. Elle raconta cela d'une voix plate, en rangeant des choses qui n'avaient pas besoin d'être rangées, et elle conclut par une phrase qu'elle avait manifestement déjà dite plusieurs fois toute seule.

— Donc il y a quelqu'un. Quelque part. Qui va vivre.

— Oui.

— Et je vais y penser tous les jours.

Elle referma un placard.

C'est à ce moment-là qu'Élie décida.


Il ne l'aurait pas appelé décider. Il aurait dit que ça lui était venu.

Mais il y eut bien, dans la seconde qui précéda, cette chose très précise et très reconnaissable : le sentiment d'avoir enfin quelque chose. Depuis trois semaines il montait cet escalier avec des gâteaux, des courses, une bouilloire, des objets ; il apportait des objets à une femme qui n'avait besoin de rien, parce qu'il n'avait rien d'autre. Et il possédait, depuis le vingt-quatre août, sur une route entre deux villages, la seule chose au monde qu'elle aurait voulu entendre.

Il resta debout au milieu de la cuisine, ce qui était déjà une erreur.

— Clara. Il faut que je te dise quelque chose.

Elle se retourna.

— Au séjour. Le premier jour. On est allés à pied à la supérette, Samuel et moi, il n'y avait que nous deux.

Il vit son visage changer d'attention.

— Il m'a parlé des notes. Il m'a dit qu'il était à cent soixante-deux et moi à cent cinquante-trois, et après il m'a dit une chose que je n'ai jamais répétée à personne.

Il aurait pu s'arrêter là et lui demander si elle voulait l'entendre.

— Il m'a dit : si l'un de nous deux passe, il faut que ce soit elle.


Clara ne bougea pas.

Elle avait la main sur la porte du placard et elle la garda. Il y eut un silence de plusieurs secondes, pendant lequel Élie éprouva quelque chose qu'il aurait été bien en peine de nommer sur le moment, et qui ressemblait à de la chaleur.

Puis elle dit, très bas :

— Répète.

Il répéta.

— Exactement comme il l'a dit.

— Si l'un de nous deux passe, il faut que ce soit elle.

Elle hocha la tête plusieurs fois.

Et Élie, voyant cela, voulut lui donner davantage. C'est ce qu'on fait quand on voit que ce qu'on donne est reçu : on cherche s'il en reste.

— Il a ajouté quelque chose. Il a dit : ce n'est pas une phrase, c'est une conclusion. Il a dit qu'il avait regardé la question de tous les côtés. Que tu avais quarante ans devant toi et que lui ne savait pas quoi faire d'une journée sans toi. Il a dit que le calcul était facile.


Clara lâcha la porte du placard.

Elle alla s'asseoir à la table, lentement, et elle resta un moment les mains à plat devant elle.

— Il avait décidé, dit-elle.

— Oui.

— Le premier jour du séjour.

— Oui.

— Il lui restait treize jours.

Élie ne comprit pas tout de suite ce qu'elle était en train de faire, et quand il le comprit il était trop tard pour l'arrêter, à supposer qu'il eût su comment.

— Treize jours, dit-elle. On a dormi treize nuits dans le même lit. On a mangé du poisson coupé en sept. On a joué aux cartes. Il a raconté la dictée. Il ne m'a rien dit.

— Il ne voulait pas t'inquiéter.

— Il ne m'a rien dit parce qu'il n'y avait rien à me dire. C'était réglé. Il avait regardé de tous les côtés, tout seul, sur une route, avec un type qu'il connaissait depuis trois semaines.

Elle le dit sans lui en vouloir. C'est ce qui rendait la chose supportable pour Élie, sur le moment, et c'est aussi ce qui l'empêcha de comprendre.


Ce qu'elle ne dit pas, elle ne le dirait jamais, ni à lui ni à personne.

Dans un ascenseur en panne du bâtiment C, quinze jours plus tôt, elle avait dit à trois personnes assises par terre qu'elle ne savait pas ce qu'elle répondrait si on lui demandait de choisir. Elle avait dit que ça la réveillait la nuit. Elle avait dit que ce n'était pas la peur, mais le fait de ne pas savoir.

Élie était l'une des trois personnes.

Il n'y pensa pas. Ni ce soir-là, ni les jours suivants, ni jamais.

Elle, si.

Elle venait d'apprendre que la question qui la réveillait la nuit avait été tranchée. Que quelqu'un l'avait tranchée, l'avait regardée de tous les côtés, et avait trouvé le calcul facile. Et que ce quelqu'un était mort, ce qui interdisait toute réponse, tout recours, et jusqu'à la possibilité de savoir si elle aurait fait pareil.


Elle se leva et mit de l'eau à chauffer.

— Merci, dit-elle.

Élie eut une hésitation d'une demi-seconde, parce qu'elle ne le regardait pas en le disant.

Il choisit d'y voir de l'émotion. C'était le plus probable, c'était le plus simple, et c'était ce qui faisait de lui l'homme qui venait d'apporter à une veuve la dernière parole de son mari.

— Je me demandais si je devais te le dire, dit-il.

— Tu as bien fait.

— Je ne voulais pas le garder.

— Tu as bien fait, répéta-t-elle.

Elle sortit deux tasses et elles n'allaient pas ensemble et elle ne le remarqua pas.


Il redescendit vers dix heures.

Il faisait encore trente-trois degrés dans l'escalier et l'air du dehors, en poussant la porte, lui parut presque frais.

Il marcha jusque chez lui sans se presser, et pour la première fois depuis la cave, depuis le guichet, depuis toutes ces semaines où il n'avait su que monter des courses, il se sentit léger.

Il avait servi à quelque chose.

Il repensa à la route de la supérette, au sac de chips, à Samuel qui changeait le sac d'épaule ; il repensa à la manière dont il avait dit la phrase, et il se dit qu'il l'avait bien dite, qu'il n'avait rien arrangé, qu'il avait rendu à cette femme quelque chose qui lui appartenait.

Il dormit très bien.


Clara ne l'appela pas pendant seize jours.

Élie mit cela sur le compte du deuil, ce qui était raisonnable, et il ne s'en inquiéta pas. Quand ils se revirent, tout était comme avant ; elle fut chaleureuse, elle lui demanda des nouvelles du platane, elle rit à quelque chose qu'il avait dit.

Elle ne reparla jamais de Samuel devant lui.