LE BARÈME
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PARTIE II — LES ÉPREUVES

25. Ce que Jonas sait

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

Elle l'appela un mardi soir, à la cabine, et elle ne prit pas de détours.

— Vous avez travaillé douze ans avec eux.

— À côté d'eux.

— Vous savez comment ils fixent le seuil ?

Il y eut un silence au bout du fil, assez long pour qu'elle comprenne qu'il savait, et assez long aussi pour qu'elle comprenne qu'il cherchait s'il devait le dire.

— Je ne vais pas vous mentir, Clara. Alors réfléchissez avant que je réponde.

— J'ai réfléchi six jours.

— D'accord.

Il donna rendez-vous le lendemain, dans un café, et il précisa qu'il valait mieux que ce ne soit pas au téléphone.


Il avait apporté un carnet, ce qui la surprit.

C'était un café ordinaire, à cette heure creuse de l'après-midi où il n'y a plus que des retraités et des gens qui attendent quelqu'un ; et c'est là, entre une machine à café et une vitre donnant sur un carrefour, qu'un ancien formateur en préparation allait expliquer à une veuve de quinze jours par quel mécanisme la mort de son mari serait convertie en fraction de point. Il n'existe pas d'endroit pour ces conversations-là. On les a toujours eues dans des cafés.

— Le seuil n'est pas une constante, dit-il. Tout le monde croit ça parce qu'il est imprimé en gras sur les feuilles, et parce que le chiffre bouge peu. Cent soixante-deux, c'est la valeur de cette année. L'an dernier c'était cent soixante-quatre. Il y a six ans, cent cinquante-neuf.

— Il change en fonction de quoi ?

— D'un objectif démographique national. Le comité fixe une cible annuelle de population. Ensuite on regarde ce qui se passe dans la réalité — les naissances, l'immigration, la mortalité ordinaire. Et la mortalité événementielle.

— C'est-à-dire.

— Les vagues de chaleur. Les crues. Les feux. Les orages.

Clara ne dit rien.

— Le Barème est la variable d'ajustement, dit Jonas. C'est le seul levier qui répond vite. Les naissances, on ne les commande pas. La chaleur, on ne la commande pas. Le seuil, si. On le remonte de deux points et on a quelques milliers de non conformes de plus. On le baisse d'un point et on en a moins.

Il fit tourner sa tasse.

— Une année à catastrophes est une année où la Direction desserre.


Elle mit un moment à formuler la suite.

— Donc Samuel compte.

— Oui.

— Le guichet m'a dit que non. Une femme du service des parcours m'a dit qu'un décès en cours de parcours ne rentre nulle part, ni au numérateur, ni au dénominateur.

— Elle vous a dit la vérité. Elle vous a dit la vérité de son étage.

Il posa les deux mains à plat.

— Le dossier de Samuel ne compte pas. C'est exact, c'est vérifiable, et cette femme n'a pas menti. Ce qui compte, c'est sa mort. Pas dans le fichier des parcours : dans le tableau de mortalité du secteur, qui remonte au comité, qui alimente l'écart à la cible, qui redescend en seuil. Ce sont deux chaînes différentes qui ne se parlent jamais, et personne dans ce bâtiment n'a menti à personne.

— Combien ?

— Pardon ?

— Combien il en faut. Pour un point.

Jonas hésita, et elle vit qu'il connaissait le chiffre.

— À l'échelle du pays, on estime qu'un point de seuil correspond à quelque chose comme cent vingt mille personnes.

— Cent vingt mille.

— Grossièrement, oui. C'est une densité, pas un compte. Personne n'a jamais compté cent vingt mille personnes.

— Donc Samuel, c'est un cent-vingt-millième de point.

— Oui.

— Ça ne veut rien dire.

— Non. Ça veut dire quelque chose, et ça ne se voit pas. Ne confondez pas les deux.


Elle regarda la rue par la vitre pendant un long moment.

— Cet été, dit-elle enfin. Il y a eu combien de morts ?

— Dans la région ? Je ne sais pas. Beaucoup. La vague de la mi-août à elle seule a saturé tous les hôpitaux de secteur, vous y étiez.

— Assez pour un point ?

— Probablement plus.

— Alors le seuil va bouger.

— Il a peut-être déjà bougé. Ils l'ajustent en fin d'exercice et ils l'appliquent aux sessions closes après l'arrêté.

Clara ne bougeait plus du tout.

— Aux sessions closes après l'arrêté.

— Oui.

— La nôtre est close le mois prochain.

Jonas ne répondit pas.

— Dites-le.

— Je ne peux pas vous dire que c'est le cas. Je peux vous dire que ce n'est pas impossible.

— Dites-le quand même.

Il la regarda.

— Il est possible que le seuil de votre session soit abaissé d'un point. Et il est possible qu'une partie de ce point vienne de cet été, et donc, pour une fraction absolument minuscule, de votre mari.

— Et qui ça sauverait.

— Ceux qui sont à un point en dessous.

Il ne prononça pas de nom et il n'en avait pas besoin. Ils étaient trois à table le jour où on avait distribué les feuilles, et il y en avait un à cent cinquante-trois, et un autre à cent soixante-deux.

Clara mit ses deux mains à plat sur la table, exactement comme lui.

— Donc si le seuil descend, Samuel passe.

— Le dossier de Samuel est clos. Il ne sera pas rouvert.

— Non, dit-elle. Je sais. Je ne parle pas du dossier.


Elle ne pleura pas au café.

Elle demanda encore une chose, en enfilant sa veste, du ton dont on demande une heure de train.

— Est-ce que quelqu'un, quelque part, sait que c'est à lui qu'il le doit ?

— Non.

— Personne ?

— Le calcul est agrégé. Il n'y a pas de ligne à ligne. Personne ne le sait, personne ne peut le savoir, et si quelqu'un le demandait on lui répondrait très sincèrement que la question n'a pas de sens.

— Mais c'est vrai.

— C'est vrai.

Elle resta debout, la veste à moitié mise.

— Il y a quelqu'un qui va vivre, quelque part, qui ne saura jamais mon nom, ni le sien, ni qu'il y a eu une cave.

— Oui.

— Et je vais penser à cette personne tous les jours.

Jonas ne dit rien, parce qu'il n'y avait rien à dire et qu'il avait cessé depuis longtemps de vouloir combler les silences.

— C'est comme ça que vous avez vécu douze ans ? demanda-t-elle.

— Non. Moi je connaissais les noms.