LE BARÈME
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PARTIE II — LES ÉPREUVES

24. Le guichet

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

La lettre arriva six jours après l'enterrement.

Elle était sur le même papier ivoire, avec le même rectangle bleu en haut à gauche.

Il n'existe pas de papier des morts. La même enveloppe qui convoque sert à condoléer, à réclamer un livret, à indiquer l'heure d'un rendez-vous au Centre d'Accompagnement.

Elle contenait deux paragraphes.

Le premier présentait les condoléances du Bureau Territorial d'Évaluation à Madame Chennaoui et lui indiquait qu'une aide administrative pouvait être sollicitée au guichet 2 pour les démarches consécutives.

Le second lui rappelait que le livret de session remis le 3 août demeurait la propriété du Bureau et lui demandait de bien vouloir le restituer sous quinze jours, l'affranchissement étant à sa charge.

Clara appela Élie le soir même. Elle ne pleurait pas. Elle voulait juste que quelqu'un lise la lettre et lui dise si elle avait bien lu.


Ils y allèrent le lundi, tous les deux, parce qu'elle avait demandé et qu'il avait dit oui avant qu'elle ait fini de demander.

Le guichet 2 était tenu par un homme d'une trentaine d'années, poli, avec une plante devant lui, la même que partout.

Il prit le livret, l'enregistra, donna un reçu.

Puis Clara posa sa question.

Elle l'avait préparée. Élie l'avait entendue la reformuler trois fois dans le tramway, et à la fin elle avait choisi la version la plus courte, ce qui était bien elle.

— Est-ce que sa mort compte.

L'homme leva les yeux.

— Pardon ?

— Mon mari est mort en cours de session. Est-ce que ça compte quelque part. Est-ce que ça change quelque chose pour les autres.

— Je ne suis pas sûr de comprendre la question, madame.

— Le taux. Un sur huit. Nous étions sept, il est mort. Est-ce que le Bureau considère qu'il y a une place, ou pas de place, ou je ne sais pas quoi.

L'homme comprit à ce moment-là, et il eut le mérite de ne pas prendre un air désolé.

— Je vais vous chercher quelqu'un.


Ce fut une femme d'une quarantaine d'années, service des parcours, qui les reçut debout dans un petit bureau sans fenêtre.

Elle ouvrit le dossier sur son écran, le lut trois secondes, et le tourna vers eux.

Il y avait une seule ligne surlignée en jaune.

CHENNAOUI Samuel — CLOS — DÉCÈS EN COURS DE PARCOURS — NON ÉVALUÉ.

— Voilà l'état du dossier. Je vous le montre parce que c'est plus simple que de vous l'expliquer.

— Non évalué, dit Clara.

— Non évalué. Il n'y a pas eu de décision. La session s'est interrompue pour lui.

— Il avait cent soixante-deux.

— Il avait un point d'étape. Ce n'est pas un résultat, et le dossier ne sera pas mené à son terme.

— Donc on ne saura jamais.

La femme hésita une seconde.

— Non, madame. On ne saura jamais.

Clara resta immobile.

C'était la seule chose qu'elle n'avait pas anticipée dans le tramway. Elle était venue avec une question sur le taux, et on venait de lui répondre autre chose : que la question la plus simple du monde — est-ce qu'il serait passé — n'avait pas de réponse et n'en aurait jamais, parce que le seul organisme au monde capable de la produire venait de fermer le fichier.

— Et le taux, dit-elle enfin.

— Le taux porte sur les évaluations rendues. Pas sur les personnes présentes. Un décès en cours de parcours ne rentre nulle part : ni au numérateur, ni au dénominateur.

— Donc ça ne change rien pour les autres.

— Non.

— Rien du tout.

— Rien du tout, madame. Ni dans un sens, ni dans l'autre. Je préfère vous le dire clairement parce que les familles se posent souvent la question et qu'elles n'osent pas.


Elle referma l'écran et resta debout, les mains devant elle.

— Je peux vous dire une chose de plus, si vous voulez. Vous ne la trouverez dans aucun texte, je la tiens de dix-neuf ans de guichet.

— Allez-y.

— Beaucoup de gens espèrent que ça compte. Que ça serve. Et ce que je constate, c'est que quand on leur dit que non, ça leur fait très mal sur le moment, et que six mois après c'est ce qui les tient debout.

— Pourquoi ?

— Parce que si ça avait servi à quelque chose, il faudrait savoir à qui.

Clara la regarda un long moment.

— Vous êtes très forte, dit-elle.

— Je fais ça depuis dix-neuf ans.

— Ce n'était pas un compliment.

— Je sais, dit la femme. Ce n'est pas un métier où on en reçoit.


Dehors, il faisait quarante et un et il n'y avait pas d'ombre sur le parvis.

Clara marcha jusqu'au muret et s'assit dessus. Élie s'assit à côté.

— Tu sais ce que je voulais, dit-elle. Franchement. Je m'en fous du taux. Je voulais qu'ils me disent qu'il avait passé. Qu'ils me disent : madame, il aurait été conforme, on l'a regardé, il était bon. C'est tout. Une phrase.

Elle regardait le parvis.

— Ils sont capables de mettre un chiffre sur un homme qui tient la main d'une vieille dame. Ils sont capables de te noter parce que tu as laissé passer une voiture un mardi matin. Ils ont des colonnes, des seuils, des coefficients, des gens payés pour ça dans un immeuble entier. Et le jour où j'ai besoin d'une phrase, il n'y a plus personne.

Elle eut un geste vers le bâtiment.

— Ils mesurent tout ce dont on n'a pas besoin.


Ils restèrent sur le muret un moment.

Puis Clara dit, sans changer de ton :

— Il y a autre chose.

— Quoi ?

— J'ai une séquence jeudi.

Élie mit une seconde.

— Ils t'ont convoquée ?

— Oui.

— Tu peux demander un report.

— J'ai demandé. Ils accordent des reports en cas de décès du conjoint. C'est prévu, c'est automatique, il y a même une case.

— Alors ?

— Alors le report ne suspend pas la session, il décale la séquence. Elle sera reprogrammée en septembre, seule, avec une autre cohorte.

Elle ramassa son sac.

— Je préfère la faire avec vous.