Il arriva le jeudi soir, vers dix heures, et il n'avait rien d'exceptionnel.
Élie le regarda depuis sa fenêtre, comme tout le monde. Il y eut d'abord le vent qui tourne, cette bascule de température qu'on sent sur les avant-bras, puis la première rafale qui claqua les volets du deuxième. La pluie tomba d'un coup, à la verticale, avec ce bruit blanc qui empêche d'entendre autre chose.
Il y eut de la grêle pendant quatre ou cinq minutes. Élie sortit sur le palier pour aller voir par la fenêtre de la cage d'escalier, parce que de là on voyait la rue.
L'eau montait sur la chaussée. Elle montait vite, comme toujours, et les bouches d'égout crachaient au lieu d'avaler. Une poubelle passa devant l'immeuble en flottant sur le côté, ce qui lui parut comique.
Ça dura une heure. Puis ça s'arrêta net, comme ça s'arrête toujours, et il y eut l'odeur.
Il redescendit se coucher. Le lendemain matin, l'eau était partie, il y avait de la boue le long des trottoirs, et le tramway ne circulait pas entre deux stations.
C'était un orage de fin d'août. Il y en avait eu trois cette année-là.
Lucas sonna à sept heures dix.
Élie mit un moment à ouvrir, parce qu'il était sous la douche et qu'il crut d'abord que c'était la voisine.
Lucas était dans l'escalier, en tenue de chantier, avec son casque sous le bras et de la boue jusqu'aux genoux. Il avait le visage de quelqu'un qui a répété une phrase en montant les marches.
— Faut que je te dise un truc.
La rue de Samuel et Clara descendait vers l'ancien canal.
Le canal avait été comblé dans les années trente, au titre d'un programme de résorption, et l'on avait bâti dessus ; mais un canal comblé reste un canal, et la rue formait sur deux cents mètres une cuvette dont le point bas se trouvait à hauteur du numéro 14. Tout le monde le savait dans le quartier. Il y avait des batardeaux dans chaque cave, un panneau municipal à chaque extrémité, et une marque de peinture bleue sur la façade du 14, à un mètre vingt du sol, indiquant la crue de 2068.
C'est la seule chose qu'on puisse dire pour la défense de tous ceux qui habitaient là : ils savaient. Ils savaient parfaitement, ils avaient les batardeaux, et ils y habitaient quand même, parce qu'il faut habiter quelque part et que les loyers y étaient plus bas de vingt pour cent.
Vers dix heures et demie, le voisin du rez-de-chaussée était descendu à la cave pour fermer la vanne du réseau, parce que l'eau remontait par le siphon et qu'il faut fermer avant que ça devienne impossible.
Il avait soixante-dix-huit ans.
Samuel était descendu avec lui. Il était descendu parce que le voisin ne trouvait pas la vanne dans le noir, et parce qu'il connaissait la cave, et parce que ça prendrait deux minutes.
La rue s'était remplie en quatre minutes.
C'est le chiffre qui figure au rapport, et Clara le répéterait beaucoup, parce que c'est un chiffre et qu'on s'accroche aux chiffres. Quatre minutes. La porte de cave ouvre vers l'intérieur.
Le voisin est mort aussi.
Il y a une chose que Clara mit seize jours à formuler, et qu'elle ne dit à personne.
Le 2 septembre, Samuel Chennaoui était en cours de session. Son dossier était ouvert, son score en instruction, sa ligne réputée non classable — position d'attente réglementaire.
Ce soir-là, dans tout le secteur, il n'y avait pas un couloir d'hôpital, pas un point de rassemblement, pas une liste imprimée où il ne fût passé avant tout le monde. Sa femme le savait mieux que quiconque : c'est elle qui remonte ces lignes-là en tête, deux fois par semaine, et qui note le motif en entier.
Il était prioritaire absolu dans le département.
Il n'y avait pas de file. Il y avait de l'eau.
Élie s'habilla et suivit Lucas.
Il ne se rappela jamais le trajet. Il se rappelait la boue sur le trottoir, très fine et très glissante, et une femme qui balayait devant une boulangerie avec un balai-brosse, et le fait qu'il avait pensé, en la voyant, qu'il fallait qu'il rachète du café.
Ils ne montèrent pas chez Clara. Il y avait déjà du monde et Lucas dit qu'ils reviendraient plus tard, et ils restèrent dans la rue.
Il y avait un camion de pompiers, deux véhicules municipaux, et une pompe qui tournait. Les gens du quartier étaient dehors, en pyjama pour certains, et ils regardaient. Il faisait déjà chaud.
Vincent arriva à neuf heures. Il ne dit pas une seule phrase drôle de la matinée, et personne ne se rendit compte à quel point c'était étrange avant beaucoup plus tard.
Jonas arriva vers midi. Il resta à l'écart, contre un mur, les mains dans les poches.
Simone Reille vint dans l'après-midi, en taxi, ce qui avait dû lui coûter une fortune.
Élie vit Clara le soir.
Elle était assise dans sa cuisine avec sa sœur et deux personnes qu'il ne connaissait pas. Elle avait les cheveux attachés avec l'élastique de la supérette.
Elle se leva quand il entra, et elle lui dit merci d'être venu, et elle lui demanda s'il voulait boire quelque chose, et elle alla chercher un verre, et elle chercha le verre pendant un moment dans un placard qui ne contenait pas de verres.
Puis elle s'arrêta, la main sur la porte du placard.
— Il avait cent soixante-deux, dit-elle.
Élie ne répondit pas.
— Il avait cent soixante-deux et il est descendu chercher une vanne.
Elle referma le placard.
— C'est tout ce que j'arrive à penser depuis ce matin. C'est ça que j'ai dans la tête. Pas lui. Ça.
Elle revint s'asseoir sans le verre.