LE BARÈME
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PARTIE II — LES ÉPREUVES

22. Le retour

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

Le car les ramena un dimanche.

Ils avaient tous pris des couleurs, y compris Jonas, ce dont on se moqua. Lucas avait le nez qui pelait. Clara avait attaché ses cheveux avec un élastique acheté à la supérette et ne les avait pas détachés de la semaine.

Ils sentaient le sel et la lessive industrielle du Vieux-Môle.

Dans le car, Vincent tenta de relancer un jeu et personne ne suivit, non par lassitude mais parce qu'ils étaient bien à ne rien faire. Samuel dormit une heure, la tête contre la vitre, la bouche entrouverte, et Clara le laissa comme ça longtemps avant de lui remettre la tête droite d'une main.

Élie regardait défiler la départementale et pensait à des choses sans importance.

Il pensa qu'il faudrait qu'il rende la couverture prêtée à Lucas. Qu'il n'avait pas de nouvelles de son voisin. Que le platane avait dû être élagué pendant leur absence. Que le UNO était resté au Vieux-Môle, sur la table du réfectoire, et qu'il faudrait en racheter un.


Il y eut un moment, dans le car, dont Élie se souviendrait beaucoup plus tard, quand tout serait fini.

Clara racontait la plage du septième jour à Vincent, qui n'avait pas tout suivi.

— On était tous debout. Tous. Sur cent mètres, personne ne bougeait, et Lucas nageait.

— Tu n'étais pas debout, dit Samuel.

Elle s'arrêta.

— Si.

— Tu t'es levée après. Quand il est reparti vers le large, la deuxième fois. Avant ça tu étais assise sur ta serviette.

Il ne l'avait pas dit méchamment. Il ne l'avait pas dit du tout, à vrai dire : il avait rectifié, comme il rectifiait trente-huit deux quand on disait trente-huit.

— C'est sans importance, ajouta-t-il. Je dis juste que tu t'es levée après.

Et Clara explosa.


Ce fut brutal, et sans montée, et cela dura environ quarante secondes.

Elle lui demanda s'il pouvait, une fois, une seule fois dans sa vie, laisser quelqu'un raconter quelque chose jusqu'au bout. Elle dit une fois trois fois. Elle dit qu'elle savait qu'elle s'était levée après, qu'elle n'avait pas besoin de lui pour le savoir, qu'elle n'avait jamais eu besoin de lui pour savoir quoi que ce soit sur elle-même. Elle lui rappela le repas des soixante ans de sa sœur. Elle lui rappela la fois du garagiste. Elle lui rappela une chose de 2061 dont personne dans ce car ne comprit un mot et qui le fit blêmir.

Le car était silencieux. Le chauffeur avait baissé la radio.

Et à la fin, parce qu'il faut toujours qu'il y ait une fin, elle dit :

— Et tu sais quoi ? Ça, aussi, ils le voient.

Il y eut un temps.

— Pardon ?

— Tu m'as corrigée sur une plage, devant tout le monde, à quatre jours des notes. Tu crois que ça se cote comment, ça ?

Elle l'entendit en même temps que les autres.

Elle se retourna vers la vitre, très vite, et ne dit plus un mot pendant vingt minutes.


Samuel, lui, ne dormit pas.

Il resta droit, les mains sur les cuisses, à regarder le dossier du siège devant lui, comme un homme qui refait un calcul et qui ne trouve pas où est l'erreur — parce qu'il n'y en avait pas, parce qu'elle s'était bien levée après, parce que tout ce qu'il avait dit était exact.

Ce fut Lucas, deux rangs derrière, qui se pencha au bout d'un quart d'heure et lui posa une question idiote sur les toitures en zinc, à laquelle Samuel répondit pendant six minutes avec un soulagement visible.


Ils se séparèrent sur le parking du Bureau, et ce fut la seule chose un peu triste de la journée.

Ils restèrent debout un moment, sacs à l'épaule, dans cette hésitation des gens qui ont vécu ensemble sept jours et qui vont rentrer dans sept maisons différentes.

— Bon, dit Vincent.

— Bon, dit Lucas.

Ils s'étreignirent, ce qu'ils n'avaient jamais fait. Ce fut maladroit, avec des sacs entre eux.

Simone Reille serra la main de chacun, dans l'ordre, en disant leur nom, et il y avait dans cette formalité quelque chose que personne n'avait envie d'examiner.

Clara dit qu'il fallait qu'ils se voient avant la fin.

— On se voit mardi, dit Samuel. On a une séquence mardi.

— Non, pas comme ça. Se voir.

— D'accord, dit Samuel.

Et ils convinrent de quelque chose de vague qui n'avait pas de date, ce qui suffit à tout le monde.


Élie rentra à pied.

Son appartement sentait le renfermé et il ouvrit tout.

Le platane avait été élagué. Il ne restait que la structure : le tronc, et cinq moignons coupés net, badigeonnés d'un produit noir à l'endroit des sections, dressés vers le ciel comme les doigts d'une main qui aurait tout perdu sauf l'articulation. L'ombre de la cour avait disparu. Le pavé, qui n'avait pas vu le soleil depuis quarante ans, était d'un gris pâle et fendillé, et l'on distinguait maintenant, contre le mur du fond, une porte de cave que personne n'avait jamais remarquée.

C'était sans doute nécessaire. Les racines soulevaient le regard d'égout et l'on ne pouvait pas laisser un regard d'égout se soulever dans une ville où il tombe cent millimètres en une heure. L'arbre repousserait. On lui avait laissé de quoi.

Sur la table de la cuisine, la convocation était toujours là où il l'avait laissée le 3 août.

Il la regarda, et pour la première fois depuis un mois elle ne lui fit rien. Ce n'était plus qu'une feuille sur une table, un peu poussiéreuse, avec un pli d'origine et un rectangle bleu en haut à gauche.

Il rangea ses affaires. Il fit une lessive. Il mangea debout.

Il pensa à Marthe Kovács, à qui il n'avait pas pensé depuis huit jours, et il constata que ça ne lui faisait plus le même effet, et il ne sut pas si c'était bien.

Il pensa que ce serait bientôt fini, sans arriver à dire exactement quand : la session avait été prolongée des deux jours de canicule, puis d'un jour au titre de la réquisition, et plus personne ne savait la date de clôture par cœur.

Il se coucha tôt et dormit dix heures, ce qui ne lui était pas arrivé depuis l'hiver.


Il y eut, dans les jours qui suivirent, une chose qu'aucun d'entre eux ne dit à voix haute et que tous constatèrent.

Ils s'étaient mis à s'appeler.

Sans motif, à la cabine, le soir. Lucas appelait Vincent pour lui raconter une histoire de chantier. Clara appelait Élie pour savoir si le platane avait repoussé, ce qui était idiot. Vincent appelait tout le monde. Jonas ne téléphonait pas, mais il répondait, et il restait au bout du fil plus longtemps qu'il n'était nécessaire.

Le mardi, à la séquence, ils s'installèrent tous les sept du même côté de la salle, ce qui obligea l'évaluateur à déplacer sa chaise.

Il faisait beau. Les températures étaient redescendues à trente-quatre, ce qui paraissait doux.

On annonçait de l'orage pour la fin de la semaine.