LE BARÈME
← Sommaire
Taille du texte

PARTIE II — LES ÉPREUVES

21. Le séjour — jour 7

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

Le dernier jour, la marée était haute vers le milieu de l'après-midi et l'eau était moins froide.

Ils étaient tous sur la plage, plus une partie de la cohorte 4-11, ce qui faisait une quinzaine de personnes réparties sur cent mètres de sable gris. Il y avait aussi des gens du village : deux familles, un couple âgé, des adolescents plus loin près des rochers.

Élie était allongé sur le dos, les yeux fermés, dans cet état particulier où l'on entend tout et où l'on ne pense à rien.

Il entendait Vincent expliquer à Lucas une théorie sur la façon de nager le crawl, qui était fausse. Il entendait Samuel et Clara parler bas, quelques mètres derrière, avec de longs silences entre les phrases. Il entendait un enfant appeler quelqu'un, deux fois, sans urgence.

Il ouvrit les yeux au bout d'un moment parce que la lumière avait changé.


Il le vit tout de suite, et il ne saurait jamais dire pourquoi.

Une tête, loin. Beaucoup plus loin que là où on avait pied. Elle était petite et sombre et elle bougeait mal, et elle était par rapport à la balise verte dans une position qui n'avait aucun sens.

Il se redressa sur un coude.

C'était peut-être un enfant. Ce pouvait aussi être une bouée, un morceau de bois, un cormoran, ou l'un des adolescents qui nageait très bien et très loin. Il y avait du contre-jour. L'eau faisait des paillettes.

Il se leva.

Il fit trois pas vers l'eau, s'arrêta, et mit sa main en visière.

Il faut savoir ce qu'on voit, à cette distance, dans une eau grise, à quatre heures de l'après-midi, avec le soleil déjà bas et posé exactement dans l'axe. On ne voit pas. On voit des paillettes. On voit une surface qui bouge et qui renvoie la lumière par morceaux, et dedans, de temps en temps, une chose sombre qui apparaît et disparaît, et dont l'œil ne saura jamais dire, quoi qu'il fasse, si elle est ronde, si elle est vivante, si elle est à deux cents mètres ou à quatre cents.

C'est cela qui déciderait de tout, et Élie le sut sur le moment : il n'y avait rien à voir, et il faudrait choisir quand même.

Et pendant les quelques secondes qui suivirent, il pensa à des choses très nettes, dont il aurait honte le restant de sa vie : qu'il était mauvais nageur ; que la marée descendait déjà ; qu'il n'avait pas ses lunettes ; qu'il allait avoir l'air d'un idiot devant quinze personnes s'il se jetait à l'eau pour un bout de bois ; et que quelqu'un d'autre l'avait forcément vu, parce qu'ils étaient quinze.


Lucas passa devant lui en courant.

Il courut dans l'eau jusqu'à ce que l'eau l'empêche de courir, puis il plongea et il nagea, mal, en tapant beaucoup, et il nagea longtemps.

Simone Reille se leva de sa chaise en plastique et marcha jusqu'au bord, tout habillée, jusqu'aux chevilles, en regardant fixement le point. Elle ne cria pas. Elle leva le bras droit et le maintint levé, immobile, sans hurler, dans la direction exacte — pour que Lucas, quand il relèverait la tête, ait un repère.

Elle tint le bras levé pendant plusieurs minutes.

Élie entra dans l'eau jusqu'aux cuisses et s'arrêta là.

Il ne s'arrêta pas par lâcheté. Il s'arrêta parce qu'à ce moment-là, exactement à ce moment-là, il ne voyait plus rien du tout, et qu'aller nager dans une direction qu'on ne voit plus est stupide, et qu'il le savait. Il resta debout dans l'eau à mi-cuisses, à regarder Lucas s'éloigner, avec le bras de Simone Reille tendu dans son dos.

Personne d'autre ne bougea. Vincent s'était mis debout et regardait, une main sur les yeux. Clara était debout aussi. Sur toute la plage, quinze personnes debout, immobiles, à regarder un homme nager vers rien.


Lucas revint au bout d'un long moment.

Il revint seul, très lentement, en s'arrêtant deux fois pour souffler, et il sortit de l'eau à quatre pattes sur les derniers mètres. Il vomit un peu d'eau sur le sable. Il tremblait.

Samuel arriva avec une serviette et la lui mit sur les épaules, et resta accroupi à côté de lui sans rien dire.

— Y avait rien, dit Lucas.

— D'accord.

— Y avait rien du tout. J'ai fait tout le tour, j'ai regardé partout, y avait rien.

— D'accord.

— Vous l'avez vu, vous ?

Il leva la tête vers Élie.

Élie ouvrit la bouche.

— Je crois, dit-il.

— Comment ça, tu crois ?

— J'ai vu quelque chose. Je ne sais pas ce que c'était.

Lucas le regarda encore un moment, puis il baissa la tête et regarda le sable entre ses mains, et il ne redemanda rien.


Personne ne compta les enfants sur la plage, ce qui aurait été le geste évident.

Élie s'en rendit compte le soir même, dans son bungalow, et l'idée le réveilla à trois heures du matin : ils étaient quinze adultes, il y avait deux familles sur cette plage, et personne — pas un seul d'entre eux — n'était allé voir s'il manquait quelqu'un. Ils avaient regardé un homme nager, puis ils avaient regardé un homme revenir, et ensuite ils avaient rangé les serviettes.

Il n'y eut aucun bruit dans le village ce soir-là. Pas de sirène, pas de véhicule, rien.

Ce qui prouvait quelque chose, ou ne prouvait rien du tout.


Le car repartait le lendemain matin.

Ils passèrent la dernière soirée dehors, comme les autres, et Vincent trouva le ton juste : il ne parla pas de l'après-midi, il n'évita pas non plus le sujet ostensiblement, il fit simplement en sorte que la soirée existe. Ils burent la deuxième bouteille. Lucas avait une couverture sur les épaules et on se moqua de lui, et il se laissa faire.

Simone Reille dit une seule chose sur le sujet, tard, à personne en particulier :

— On ne saura pas. Il faut s'y faire. On ne saura pas.

Puis elle demanda à Samuel de lui réexpliquer les règles du UNO, ce qui prit du temps, parce qu'à ce stade elles avaient été renégociées quatre fois et que Samuel refusait de mentir.


Élie ne dormit pas beaucoup.

Il pensa à la seconde où il s'était arrêté à mi-cuisses. Il la refit dans tous les sens et il n'arriva jamais à séparer proprement les deux choses : le raisonnement, qui était juste — on ne nage pas vers un point qu'on ne voit plus —, et ce qui l'avait précédé, la liste de trois secondes, les lunettes, l'air d'un idiot, les quatorze autres.

Puis il pensa à une chose qu'il aurait préféré ne pas relier, et qui vint toute seule, deux jours après un muret.

Lucas était entré dans l'eau. Simone Reille avait marché jusqu'au bord tout habillée et tenu son bras levé pendant cinq minutes pour donner un repère à quelqu'un qui ne le voyait peut-être pas.

Et lui s'était arrêté à mi-cuisses, et il avait eu raison, et il était arrivé à l'église.

Le raisonnement était juste. Il était arrivé après.

Il se dit qu'aucune évaluation au monde ne pourrait faire la différence entre les deux, puisque de l'extérieur ça donnait exactement la même image : un homme debout dans l'eau à mi-cuisses.

Puis il se dit qu'il y avait au moins une personne capable de faire la différence, et que c'était lui, et qu'il était trois heures du matin.