LE BARÈME
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PARTIE II — LES ÉPREUVES

29. Le palier

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

L'homme était sur le palier du troisième quand elle rentra, et il regardait le compteur d'eau.

Il portait une chemisette et il avait un carnet. Il dit bonjour. Il dit qu'il relevait pour le syndic, qu'il en avait pour dix minutes, et il s'écarta pour la laisser passer.

Clara ouvrit sa porte, entra, referma, et resta debout dans le couloir de son appartement sans allumer.

Le syndic relevait en juin. Elle en était certaine parce que c'était Samuel qui s'occupait de ça et qu'il râlait chaque année à la même période.


Elle ressortit dix minutes plus tard, avec un sac-poubelle pour se donner une raison.

L'homme était toujours là, accroupi devant le compteur, et il notait vraiment des chiffres. Il leva la tête et sourit. Il dit qu'il faisait chaud dans les cages d'escalier. Elle dit que oui.

Elle descendit, mit le sac dans le conteneur, remonta.

Il était parti.

Elle passa la soirée à faire la seule chose qu'il ne fallait pas faire, c'est-à-dire à chercher. Elle chercha si le syndic avait changé de prestataire. Elle chercha si un relevé pouvait être décalé. Elle chercha si les compteurs individuels du bâtiment avaient été remplacés, ce qui aurait justifié un passage exceptionnel, et elle trouva qu'ils l'avaient été, l'année précédente, ce qui ne prouvait rien du tout dans un sens ni dans l'autre.

À une heure du matin elle s'aperçut qu'elle avait dit à cet homme qu'il faisait chaud dans les cages d'escalier, et elle chercha si c'était une bonne réponse.


À partir de là, ce fut simple, et elle mit plusieurs jours à comprendre ce qui lui arrivait.

Elle devint irréprochable.

Elle tenait les portes. Elle disait bonjour à des gens à qui elle n'avait jamais dit bonjour en douze ans d'immeuble. Elle laissa sa place dans la file de la pharmacie à une femme qui n'avait qu'un article, puis à une autre qui en avait trois. Elle monta les courses de madame Sirota du quatrième, ce qu'elle n'avait jamais fait, et madame Sirota fut si contente qu'elle la retint vingt minutes.

Elle refit ça le lendemain.

Elle se surprit un matin à sourire à un livreur qu'elle ne voyait pas, dans une cour vide, à sept heures — et à se demander, dans la seconde qui suivait, si la cour était vide.


Ce qui la mit à terre ne fut pas la peur.

La peur, on s'y attend ; on en a lu des descriptions ; on se croit prévenu. Ce qui la mit à terre fut de constater que ça marchait.

Elle était devenue quelqu'un de bien. Objectivement. Si l'on avait dressé la liste de ses actes des huit derniers jours et qu'on l'avait comparée à ceux des huit années précédentes, la première liste aurait écrasé la seconde. Elle rendait service dix fois par jour. Elle n'avait jamais été aussi utile à son entourage immédiat.

Et il n'y avait rien dedans. Pas un gramme.

Elle montait un cabas de six kilos à une femme de quatre-vingts ans en pensant à une colonne. Elle tenait une porte en calculant l'angle depuis lequel on la voyait. Elle avait, une fois, retenu l'ascenseur pour quelqu'un et éprouvé un contentement précis, chiffré, immédiat, et elle avait su exactement à quoi il ressemblait : au contentement d'avoir bien rempli une case.

Elle pensa à Samuel expliquant qu'un instrument faux ne se trahit jamais.

Elle pensa qu'elle venait de devenir un instrument faux.

Et elle pensa, en montant les six kilos de madame Sirota au quatrième étage, qu'elle avait passé vingt-deux ans à imprimer des feuilles où des gens étaient rangés par un chiffre, qu'elle les avait scotchées sur des portes en vérifiant deux fois la quatrième colonne, et qu'elle n'avait jamais su, pas une seule fois en vingt-deux ans, comment ce chiffre-là se fabriquait.

Elle le savait maintenant. Il se fabriquait dans un escalier, avec un cabas.


Elle en parla à Élie, un soir, mal.

— Je suis en train de me transformer en quelque chose.

— C'est-à-dire ?

— En quelqu'un de gentil.

Il crut d'abord qu'elle plaisantait.

— Je ne plaisante pas. Depuis huit jours je suis la meilleure voisine de ce bâtiment et je n'ai pas eu une seule pensée pour personne. Pas une. Je pense à des points. Je monte des courses en pensant à des points.

— Tu as monté les courses. Le résultat est le même pour elle.

— Ne fais pas ça.

— Je dis juste que—

— Ne fais pas ça, s'il te plaît. C'est exactement leur argument. Le résultat est le même, donc quelle importance. Si le résultat est la seule chose qui compte, alors il n'y a plus de différence entre madame Sirota et moi, il n'y a qu'un cabas qui monte un escalier, et on peut aussi bien le faire monter par une machine.

Elle se tut, puis reprit plus bas :

— Et surtout : ça ne s'arrête pas. Tu comprends ? Ça ne s'arrête pas. Le type au compteur, il est peut-être du syndic. Il l'est probablement. Mais maintenant je ne peux plus jamais savoir si une cour est vide. Plus jamais. C'est fini, ça.


Ce qu'elle ne dit pas à Élie, et qu'elle ne dit à personne, c'est ce qui s'était passé le vendredi.

Elle était descendue à la boîte aux lettres et elle avait croisé son voisin du deuxième, qui portait un carton et qui n'y arrivait pas.

Elle l'avait vu. Elle avait fait deux pas.

Et elle s'était arrêtée, et elle avait fait demi-tour, et elle était remontée chez elle en laissant cet homme avec son carton dans l'escalier.

Elle l'avait fait exprès. Elle avait voulu vérifier qu'elle en était encore capable — qu'il restait en elle quelqu'un qui pouvait choisir de ne pas aider, et qui n'était donc pas entièrement fabriqué par eux.

Elle était rentrée, elle s'était adossée à la porte, et elle avait pleuré pour la première fois depuis l'enterrement.

Pas à cause du carton.

Parce qu'elle venait de comprendre qu'elle avait laissé un homme se débrouiller seul dans un escalier pour prouver quelque chose, et que c'était encore eux qui l'avaient fait faire.