LE BARÈME
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PARTIE II — LES ÉPREUVES

17. Notes intermédiaires

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

Mme Rahimi commença par s'excuser du tableau.

— Je suis désolée pour la présentation, c'est un format automatique, on n'a pas la main dessus. Ça sort comme ça de l'application. Je sais que ce n'est pas très agréable à lire.

Elle distribua sept feuilles A4, une par personne, pliées en deux.

— C'est un point d'étape. Ce n'est pas un résultat. J'insiste : ce n'est pas un résultat. Il reste dix-neuf jours et il reste des séquences.

Elle passa dans le rang, donna celle de Simone Reille en dernier en se penchant un peu, et demanda s'il y avait des questions.

Il n'y en eut aucune sur le fond, ce qui était sans précédent depuis le début de la session.

Vincent leva quand même la main.

— Le parking. Vous avez eu le temps de vous renseigner ?

Mme Rahimi le regarda un instant, comme si elle avait, l'espace d'une seconde, complètement oublié de quoi il parlait.

— J'ai posé la question au service technique, monsieur Aydin. On m'a répondu qu'un dossier était en cours.

— Depuis combien de temps ?

— Je n'ai pas cette information.

Elle avait dit cela avec un sérieux total, sans une ombre d'ironie, et personne dans la salle ne sut si c'était elle ou l'administration qui venait de faire la meilleure blague de la matinée.

Elle attendit. Puis elle dit qu'elle serait dans son bureau jusqu'à dix-sept heures, que sa porte était ouverte, et qu'ils ne devaient pas hésiter. Elle le disait toujours et elle le pensait.

Elle sortit.


Personne ne déplia sa feuille.

Il y eut une longue plage de temps où sept personnes restèrent assises avec une feuille A4 pliée sur les genoux.

Élie eut tout le loisir de considérer la scène, et il conclut que c'était l'une des choses les plus indécentes qu'il eût jamais vues — d'autant plus indécente, précisément, qu'elle n'avait été voulue par personne. Il aurait suffi de sept enveloppes ; le Bureau en achetait par palettes. Il aurait suffi de les poster, ce qu'il faisait pour tout le reste. Il aurait suffi qu'on les distribue dans le couloir, ou qu'on laisse cinq minutes à chacun, ou qu'on dise simplement : lisez chez vous.

Rien de tout cela n'avait été refusé. Cela n'avait pas été envisagé. Une coordinatrice avait reçu sept feuilles imprimées par une application, les avait pliées en deux comme on plie des feuilles, et les avait données en main propre parce que c'est ce qu'on fait d'un papier qu'on doit remettre à quelqu'un.

Ils étaient sept dans une salle avec la même feuille sur les genoux, chacun attendant que quelqu'un d'autre commence ; et pendant ce temps-là aucun d'eux n'était encore rien.

Vincent déplia le premier.

Il regarda, dit bon, replia, et rangea la feuille dans la poche intérieure de sa veste. Son visage ne fit rigoureusement rien. Il se leva ensuite pour aller chercher un café à la desserte, en demandant qui en voulait, et deux mains se levèrent, et il servit.

Alors les autres déplièrent.


Le tableau était laid. Trois colonnes A, B, C, un total, une ligne de seuil en gras à 162, et en dessous une phrase générée : Ce point d'étape ne préjuge pas de la décision finale. La police était trop petite, il y avait une trame grise une ligne sur deux, et le nom du candidat était répété en en-tête et en pied de page, comme s'il risquait de se perdre.

ADEYEMI Élie — A : 65 — B : 45 — C : 43 — TOTAL : 153

Il lut trois fois avant de comprendre.

Neuf points. Un gouffre aurait été plus supportable : neuf points est une somme atteignable, la distance exacte qui vous empêche de renoncer. Neuf points sur trois semaines. Il pensa immédiatement, et avec une netteté qui le dégoûta, qu'il lui restait dix-neuf jours pour être quelqu'un de bien.

Puis il regarda la colonne C. Quarante-trois.

Il ignorait sur quoi elle portait. Il ignorait combien de points elle valait au total. Il ne savait pas si trente-huit c'était la moitié, le quart ou presque le maximum. Il tenait entre les mains le chiffre qui allait décider s'il vivrait, et il n'y avait aucun moyen de savoir de quoi il était le chiffre.


Ils ne se montrèrent pas leurs feuilles. Mais dans un groupe de sept, il suffit de regarder les mains.

Lucas devint blanc. Il refit ses calculs à voix basse un long moment, additionnant et réadditionnant les mêmes trois nombres comme si l'un d'eux pouvait céder, et à un moment il dit mais y a rien qui va, à personne, et il replia sa feuille en la pressant du plat de la main sur sa cuisse, plusieurs fois, bien après qu'elle fut pliée.

Simone Reille lut la sienne, hocha la tête une fois, et la replia en quatre puis en huit puis en seize, jusqu'à obtenir un carré de la taille d'un timbre qu'elle garda dans son poing fermé pendant tout le reste de l'heure.

Clara et Samuel déplièrent ensemble, penchés l'un vers l'autre.

Élie vit la seconde exacte. Ils se redressèrent en même temps, et ni l'un ni l'autre ne dit un mot, et Clara posa la main sur l'avant-bras de Samuel, et il ne la retira pas, et il ne la regarda pas non plus.

CHENNAOUI Clara — A : 80 — B : 44 — C : 52 — TOTAL : 176. CHENNAOUI Samuel — TOTAL : 162.

Le seuil était à 162. Il fallait être au-dessus.


Ce fut Samuel qui parla, et il parla longtemps, ce qui ne lui ressemblait pas.

— Bon. Il faut que je vous explique quelque chose, parce que sinon on va tous passer trois semaines à faire n'importe quoi.

Il posa sa feuille à plat sur ses genoux, la lissa, et la retourna face en bas.

— Je passe ma vie à étalonner des instruments. Une balance, un capteur, un débitmètre. Et la première chose qu'on fait, avant de regarder ce que l'appareil affiche, c'est de vérifier trois choses. Un : est-ce qu'il y a une unité. Deux : est-ce qu'il existe un étalon de référence, quelque part, auquel on peut remonter. Trois : est-ce que deux appareils du même type donnent le même résultat sur le même objet.

Il tapota la feuille retournée.

— Là, il n'y a rien de tout ça. Ce n'est pas une opinion, c'est technique. Il n'y a pas d'unité : trente-huit points de section C, ce n'est trente-huit de rien. Il n'y a pas d'étalon : personne ne peut me montrer l'objet qui vaut exactement cent soixante-deux. Et il n'y a pas de reproductibilité, ou alors ils ne la publient pas, ce qui revient au même.

— Ils ont un taux de justesse, dit Vincent. C'est affiché dans les couloirs.

— Ça mesure l'accord entre les évaluateurs. Ce n'est pas la justesse, c'est la concordance. Deux thermomètres faux de la même manière sont parfaitement concordants.

Personne ne trouva rien à répondre.

— Donc ce que vous avez sur les genoux, ce n'est pas une mesure. C'est une décision qui a la forme d'une mesure. Et un point d'écart entre deux personnes, ça ne veut strictement rien dire, parce qu'il n'y a pas de point. Il n'y a pas d'unité de point.

Il dit ça sans élever la voix, sans regarder Clara une seule fois, et Élie comprit avec une netteté physique que tout ce discours, dans son intégralité, était adressé à une seule personne dans la pièce, et qu'il avait pour objet de démolir un chiffre : le un qui les séparait.

Clara regardait droit devant elle. Ses yeux brillaient et elle ne cilla pas.

— Merci, dit Jonas au bout d'un moment.

— Je ne cherche pas à te consoler. Je te dis ce qui est.

— Je sais. C'est pour ça que je vous remercie.


Ils descendirent dans la cour.

Élie s'assit sur le muret à l'ombre du bâtiment C, et il n'arrivait pas à faire tenir ensemble deux choses.

La première : il avait été bon au séisme. Objectivement, indiscutablement bon, cinquante minutes durant, devant trente caméras.

La seconde : il était dernier.

Il refit la liste de tout ce qu'il avait fait depuis le 3 août et il tomba, une par une, sur des scènes minuscules dont il n'avait aucune raison de penser qu'elles comptaient. La salle d'attente où il n'avait pas bougé. Le bus. Les vingt-cinq minutes auprès de Marthe Kovács, qui pouvaient aussi bien valoir dix points que moins zéro. Et une route, un mardi, dans une boîte de plastique, avec deux mètres repris et lâchés.

Il eut, pour la première fois de la session, un vertige net et physique : celui d'un homme qui découvre qu'il a été jugé sur un examen dont il n'a jamais vu le sujet, et qu'il l'a passé sans le savoir, chaque jour, depuis trois semaines.

Et une chose plus laide arriva derrière, qu'il ne put pas empêcher.

Samuel est à cent soixante-deux.

Il chassa la pensée immédiatement, avec violence, et il sut qu'il l'avait eue.


Il se leva du muret, fit trois pas, et donna un coup de pied dans le pied du banc.

C'était un banc en béton. Ça lui fit très mal et ça ne bougea pas d'un millimètre.

Il resta debout au milieu de la cour, à quarante-cinq degrés, à tenir son pied, en disant à voix haute et avec beaucoup de précision ce qu'il pensait d'un banc en béton scellé dans une cour, d'un bâtiment qui met des bancs en béton dans une cour, et d'un pays qui construit des bâtiments pareils. Il alla jusqu'au bout. Personne ne passa.

Puis il se rassit, essoufflé, et il se sentit mieux, ce qui était humiliant.


Jonas vint s'asseoir à côté de lui sans rien demander.

— Vous êtes combien ? dit Élie.

— Ça ne se demande pas.

— Vous êtes combien ?

Jonas regarda la cour un moment.

— Cent quatre-vingt-huit.

Élie siffla malgré lui.

— C'est énorme.

— Oui.

— Vous n'avez pas l'air content.

— Non.

— Pourquoi ?

Jonas ne répondit pas tout de suite. Il regardait les fenêtres du bâtiment C, étage par étage, comme quelqu'un qui cherche laquelle est la bonne.

— Parce que je sais exactement ce que j'ai fait pour les avoir, dit-il enfin. Et que je ne l'ai pas fait exprès. C'est ça qui est embêtant.

Il se leva et épousseta l'arrière de son pantalon.

— Vous savez ce qu'ils ont écrit sur mon dossier il y a vingt ans, à ma deuxième ? Sujet coopératif, sans aspérité. Vingt ans plus tard, cent quatre-vingt-huit. On ne devient pas quelqu'un de bien, monsieur Adeyemi. On devient lisible.

Il partit vers le portail.

Au fond de la cour, Lucas était dans la cabine du hall, et on le voyait à travers la vitre, et il souriait en parlant — de ce sourire particulier qu'on n'a qu'avec les très jeunes enfants, et qui ne s'adresse à personne d'autre.