L'ascenseur du bâtiment C s'arrêta entre le deuxième et le troisième étage au début de l'après-midi, avec quatre d'entre eux dedans.
Il y eut d'abord ce moment où l'on ne comprend pas, où l'on regarde les boutons. Lucas appuya sur le 3, puis sur le 2, puis sur tous. Clara dit qu'il ne fallait pas appuyer sur tous. Élie chercha la cabine des yeux comme si elle allait fournir une explication.
Jonas appuya sur le bouton d'alarme.
Une voix répondit presque tout de suite, une femme, très nette :
— Oui, on a l'information. C'est le délestage. Vous êtes combien ?
— Quatre.
— Quelqu'un de fragile ? Cardiaque, enceinte, claustrophobe ?
Ils se regardèrent. Personne ne l'était.
— Bon. On est sur trois cages en même temps dans le secteur. Ça va prendre un moment. Vous avez de l'air, la ventilation reste alimentée, ne forcez pas les portes.
— Un moment, c'est combien ?
Il y eut un petit silence honnête.
— Je ne sais pas.
Puis l'interphone se tut, et il ne se rouvrit plus une seule fois.
Ils s'assirent au bout d'un moment, parce qu'il n'y a rien d'autre à faire dans une cabine d'un mètre soixante sur deux : Élie et Lucas d'un côté, Clara et Jonas de l'autre, jambes repliées, chaussures qui se touchaient presque au milieu — quatre adultes assis par terre dans une boîte, à une hauteur qu'aucun d'eux n'aurait su donner, entre un étage où ils n'allaient plus et un étage dont ils venaient.
Lucas annonça les minutes à voix haute pendant un quart d'heure. Douze. Dix-neuf. Vingt-trois. Puis il arrêta, sans que personne le lui demande, et plus personne ne sut l'heure.
La ventilation soufflait un filet tiède qui ne rafraîchissait rien et qui prouvait seulement qu'on ne les avait pas oubliés.
Ils parlèrent d'abord de l'ascenseur, puis du délestage, puis du bâtiment C que personne n'aimait ; c'est-à-dire qu'ils firent ce que font tous les gens tenus ensemble par un accident, qui est de commenter l'accident jusqu'à épuisement, parce que c'est la seule chose qu'ils ont en commun. Puis l'accident fut épuisé. Et il resta tout le temps du monde.
C'est ce qui arriva de mieux.
Ce fut Lucas qui ouvrit, parce qu'il avait le moins de défenses.
— Je vais vous dire un truc et après on n'en parle plus.
Il regardait ses genoux.
— Depuis le premier jour, à chaque fois qu'il y a un truc, je regarde les autres et je me dis : lui il est moins bien que moi. Voilà. C'est ça que je fais. Toute la journée.
Clara ne dit rien.
— Et hier soir Iris m'a demandé si je jouais à un jeu, parce que je compte tout le temps à voix basse. J'ai dit oui. J'ai dit oui, c'est un jeu.
— C'est pas grave, dit Élie.
— Si. Elle a demandé si je gagnais.
Il y eut un silence, puis Jonas dit, sans bouger la tête :
— Tout le monde le fait.
— Ah bon ? Vous aussi ?
— Moi je ne le fais plus. Mais c'est parce que j'ai fait ça douze ans avec des gens que je ne connaissais pas. On s'use.
— C'est censé me rassurer ?
— Non.
Lucas rit, un peu, malgré lui.
— Moi c'est l'inverse, dit Clara. Moi je compte pour deux.
Elle avait les bras autour des genoux.
— Je n'arrive pas à me demander si je passe. La question ne veut rien dire. Je me demande si on passe. Et il y a des moments où je me rends compte que ce n'est pas une jolie phrase, que c'est un vrai calcul, et que si on me disait : l'un des deux, choisissez — je ne sais pas ce que je répondrais. Ça me réveille la nuit. Pas la peur. Le fait de ne pas savoir ce que je répondrais.
Élie voulut dire quelque chose de gentil et n'en trouva pas.
— Vous êtes ensemble depuis quand ? demanda Lucas.
— Vingt-deux ans.
— Ah ouais.
— On s'est rencontrés à un mariage où on ne connaissait ni l'un ni l'autre les mariés.
Elle sourit toute seule.
— Il faut que je vous explique quelque chose sur Samuel, sinon vous n'allez rien comprendre. Il est métrologue. Il étalonne des instruments de mesure. Des balances industrielles, des capteurs de température, des débitmètres. Son métier, c'est de vérifier que les appareils disent la vérité.
— Sérieusement ? dit Élie.
— Sérieusement. Et il est très bon. Il y a des gens qui l'appellent de trois secteurs pour une balance.
— Et il en pense quoi, du Barème ?
Clara mit un temps.
— Il n'en pense rien. C'est ça qui est terrible. Il ne dit jamais que c'est injuste, ou monstrueux, ou quoi que ce soit. Il dit que ce n'est pas un instrument. Que ça n'a pas d'unité, pas d'étalon, pas de traçabilité, et qu'un chiffre sans unité n'est pas un chiffre. Il dit ça comme il dirait qu'une porte ferme mal.
— Et ça change quoi ?
— Rien du tout. Il le sait. Il le dit quand même.
Elle regarda la paroi en face.
— Le pire, c'est qu'il corrige tout le monde. Tout le temps. Vous dites « il fait trente-huit », il dit « trente-huit deux ». Vous dites « on s'est vus mardi », il dit « mercredi ». Quinze ans que ça dure. Il y a des soirs où j'ai voulu lui casser une assiette sur la tête.
Lucas rit.
— Et il ne s'en rend pas compte ?
— Si. Il s'en rend très bien compte. Il m'a dit une fois qu'il ne pouvait pas s'en empêcher, que c'était comme voir quelque chose de travers sur un mur.
Elle s'arrêta, et sa voix changea un peu.
— Quand ma mère est morte, il a fait toutes les démarches. Tout. Pendant six semaines. Il ne m'a rien demandé, il ne m'a rien raconté, et je l'ai su longtemps après parce qu'un notaire m'a appelée pour le remercier. Six semaines. Et pendant ces six semaines il ne m'a pas corrigée une seule fois. Pas une.
Personne ne dit rien.
— Voilà. C'est ça, Samuel.
Élie parla de sa mère.
Il n'avait pas prévu de le faire et il s'entendit commencer. Il parla des pommes de terre, du couteau court, du journal ouvert sur la table. De la manière qu'elle avait de dire bon, en une syllabe, qui voulait dire que le sujet était traité.
— Elle était comment ? demanda Clara.
— Sèche. Enfin, on aurait dit. Elle n'embrassait pas, elle ne disait pas les choses. Elle était née avant, alors elle avait des trucs à elle, des trucs d'avant. Elle disait qu'il ne fallait jamais s'excuser de ce qu'on pensait vraiment.
— Ça vous a servi ?
Élie considéra la question plus longtemps qu'elle ne le méritait.
— Non. Ça m'a surtout servi à être désagréable avec des gens et à trouver ça honorable.
Lucas, à côté de lui, ne réagit pas. Il fixait le chiffre 2 éteint au-dessus de la porte.
— Elle est morte quand ?
— J'avais quinze ans.
Il n'en dit pas plus, et personne ne demanda, et ce fut la première fois qu'il eut envie d'en dire plus et qu'il ne le fit pas.
Alors Jonas parla, et ce fut inattendu, parce qu'il n'avait rien donné depuis le début.
— Moi je vous ai vus arriver.
Ils tournèrent la tête.
— Le premier jour, en salle 2. Je suis arrivé avant tout le monde et je me suis mis à la fenêtre exprès, pour vous voir entrer un par un. C'est un réflexe. Douze ans à regarder des gens franchir une porte.
— Et vous voyez quoi ? dit Lucas.
— Qui s'assoit au bout, qui prend une chaise du milieu, qui reste debout. Ça ne prédit rien. J'ai cru pendant des années que ça prédisait quelque chose, et je le faisais croire, et c'était même l'essentiel de ce que je vendais.
— Et vous en avez préparé combien ? demanda Clara.
— Beaucoup.
— Non, combien ?
Il eut un temps.
— Deux cent quarante-neuf.
Personne ne s'attendait à un chiffre exact, et il tomba dans la cabine comme un objet.
— Vous les avez comptés, dit Élie.
— Je n'ai pas eu besoin de les compter. Je les ai facturés.
Il avait la tête contre la paroi et il parlait au plafond.
— Alice s'asseyait toujours au bout. Toujours. Je lui avais dit d'arrêter.
Il y eut trois secondes.
Trois secondes exactement, et elles seraient, plus tard, la seule chose de cette matinée dont chacun d'eux se souviendrait avec précision : le bruit de la ventilation, une chaussure qu'on retire, et un homme qui vient de poser un prénom au milieu d'une cabine et qui attend, sans en avoir l'air, qu'on le lui ramasse.
— C'est qui, Alice ? dit Lucas.
— Quelqu'un que j'ai préparé.
Il le dit d'une manière qui referma la porte proprement, sans claquer, et Lucas n'insista pas parce qu'il n'y avait rien à forcer.
Clara était en train de retirer sa chaussure droite. La ventilation soufflait. Élie pensa vaguement qu'il faudrait y revenir un jour, puis il pensa à autre chose, et il n'y revint pas.
Ils sortirent enfin, tirés par deux techniciens et un agent qui s'excusa au nom du bâtiment.
Dans le couloir, la lumière du dehors leur parut violente. Samuel descendait l'escalier à leur rencontre — il avait fini son questionnaire depuis longtemps — et il fut sincèrement inquiet, et il demanda trois fois si tout allait bien, et il précisa à Clara que le délestage avait commencé à quatorze heures dix et pas à quatorze heures, ce qui n'intéressait personne.
Clara le regarda et éclata de rire.
— Quoi ? dit Samuel.
— Rien. Rien du tout.
Elle lui prit le bras.
Ils marchèrent tous les six vers la sortie.
C'est en poussant la porte qu'Élie se rendit compte qu'il était bien. Physiquement bien, sans raison, comme après un bain. Il venait de passer il ne savait pas combien de temps assis par terre dans un ascenseur en panne avec trois personnes qu'il ne connaissait pas six semaines plus tôt, et il n'avait, de toute la session, rien vécu de meilleur.
Il pensa que c'était absurde. Il pensa ensuite que ce ne l'était peut-être pas du tout, et que le seul moment où ils avaient été rigoureusement inutiles au Bureau était aussi le seul où ils s'étaient parlé.
Devant lui, Lucas tenait la porte pour Clara, et Clara pour Jonas.
Élie ralentit un peu.
— Lucas.
— Ouais.
Il ne trouva rien. Tout ce qui lui venait commençait par je, et il savait que ce n'était pas là qu'il fallait commencer, et il n'y avait pas de deuxième option disponible.
— Rien. Laisse tomber.
Lucas le regarda une seconde, et il comprit parfaitement de quoi il s'agissait, et il fit alors la chose la plus généreuse et la plus dévastatrice du mois : il haussa les épaules et il dit que c'était bon.
Puis il demanda si quelqu'un savait où était garé le car.