LE BARÈME
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PARTIE II — LES ÉPREUVES

15. Les urgences

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

Séquence 7. Tri hospitalier. Centre hospitalier de secteur, entrée logistique. 8 h 00.

Ils arrivèrent à huit heures moins dix et ils comprirent avant d'être descendus du car.

Il y avait quatorze ambulances dans la cour, dont quatre à l'arrêt moteur coupé, portes ouvertes, vides. Il y avait des brancards dans le couloir de service, contre le mur, sur deux rangs. Il y avait des gens assis par terre le long de la rampe avec des bouteilles d'eau, et une femme en blouse qui parlait à trois autres en faisant des gestes de la main, vite.

C'était le cinquième jour de la vague. Quarante-quatre la veille, quarante-quatre annoncés. Le seuil de saturation régional avait été franchi dans la nuit.

L'évaluateur de séquence descendit le premier, resta trois minutes dans le hall, et revint.

— La simulation est annulée, dit-il.

Vincent souffla. Clara demanda s'ils rentraient.

— Non.

Il regarda sa tablette, et il lut, parce qu'il ne connaissait manifestement pas la formule par cœur.

— La séquence est maintenue au titre de l'article 12. En cas d'événement réel de nature comparable survenant sur le lieu et dans la fenêtre horaire d'une séquence programmée, celle-ci peut être requalifiée en situation réelle assimilée. Vous êtes réquisitionnés en appui logistique. Vous restez sous évaluation.

Personne ne dit rien pendant un moment.

Puis Simone Reille dit, très clairement :

— Vous nous notez pendant que des gens meurent.

— Oui, madame.

Il ne s'en excusa pas et ne se justifia pas. Il n'avait pas l'air content. Il rangea sa tablette et il leur dit de suivre la dame en blouse bleue et de faire exactement ce qu'on leur dirait.


On ne leur dit presque rien.

C'est ce qu'Élie n'avait pas prévu, et personne ne prévoit ça : dans un service débordé, on n'a pas le temps d'employer les gens. On leur dit attendez là, et on les oublie quarante minutes, puis quelqu'un passe en courant et leur demande de porter quelque chose à un endroit dont ils ignorent où il est.

Il porta des bouteilles d'eau. Il poussa un lit vide sur trente mètres. Il tint une porte. Il alla chercher un brancardier qui n'existait plus dans ce couloir depuis une heure.

Il n'y avait pas de fiche autour du cou des gens.

C'était la différence, et elle était énorme, et elle lui tomba dessus dans le couloir B, devant un homme âgé allongé sur un brancard contre le mur. Il ne savait pas ce que cet homme avait. Il ne savait pas s'il souffrait, s'il était grave, s'il attendait depuis une heure ou depuis huit, s'il fallait faire quelque chose ou surtout ne rien faire. Il n'y avait aucun moyen de le savoir en le regardant, et il n'y en aurait aucun tant que quelqu'un ne le lui aurait pas dit.

C'est exactement ce que fait un blessé réel : il ne renseigne pas. Il est là. Il occupe deux mètres de couloir et une part de votre attention, et il ne vous indique rien du tout sur ce que vous devez devenir devant lui.

Il y avait dix-sept personnes dans le couloir B.


Ce fut en repassant une troisième fois qu'il vit la feuille.

Elle était scotchée sur la porte du local à linge, au bout du couloir, à hauteur d'yeux, imprimée le matin même. Une liste. Dix-sept lignes : un nom, une heure d'arrivée, un chiffre à trois chiffres, et une lettre dans la dernière colonne — A, B ou C.

Les lignes étaient triées par le chiffre.

Il resta devant sans comprendre pendant quelques secondes, et il comprit d'un coup, avec un décalage qui lui parut ensuite invraisemblable.

Un aide-soignant passa derrière lui avec un pied à perfusion.

— C'est quoi, ces chiffres ?

— L'ordre.

— L'ordre de quoi ?

L'homme s'arrêta, le regarda comme on regarde quelqu'un qui pose une question dont la réponse est affichée depuis toujours.

— Vous êtes de la cohorte, vous.

— Oui.

— Alors vous l'avez, votre chiffre. Ou vous l'aurez dans trois semaines.

Il repartit vers le couloir C.


Élie relut la liste.

Il n'y avait pas de tri caché, pas de calcul obscur, pas d'algorithme : dix-sept noms et dix-sept scores, du plus élevé au plus bas, et la troisième colonne indiquait simplement en combien de temps chacun devait être vu.

Le premier de la liste était à 194. Le dernier à 138.

Cinquante-six points, et sept places d'écart dans un couloir.

Il y avait une quatrième colonne, très étroite, qu'il mit un moment à comprendre : une année. 2074 pour le premier. 2068 pour le troisième. 2059 pour une femme de la neuvième ligne, ce qui voulait dire que son rang avait dix-sept ans, qu'elle attendait sa lettre depuis dix-sept ans, et qu'elle serait vue neuvième ce matin-là sur la foi de ce qu'elle avait fait à un âge qu'il ne connaissait pas.

Il repensa à Mme Rahimi, en salle 2, le premier jour, qui avait levé un doigt et prononcé une phrase que personne n'avait relevée. Article 3 du texte fondateur. Ordre de priorité en situation de ressource contrainte. Une clause parmi d'autres, dite du même ton que le reste.

C'était donc ça.

Il n'avait pas de chiffre, ce matin-là. Il n'y avait rien à savoir, rien qu'on lui cachât : son total n'existait pas encore. Il était en train de se faire, et une partie s'en faisait dans ce couloir.

Il ne fit pas le calcul de l'endroit où il aurait figuré sur cette feuille.

Il s'en empêcha, très consciemment, et c'est à peu près la seule chose dont il fut fier de la journée — et elle ne lui servit à rien, parce qu'on lui donna la réponse une heure plus tard sans qu'il l'eût demandée.


Il en parla à Clara dans la cour, en attendant le car.

— Il y a une feuille, sur la porte du local à linge du couloir B. Avec les noms et les—

— Je sais, dit Clara.

— Tu sais ?

— C'est moi qui les fais.

Il la regarda.

— Pas ici. À Ombrières. Mais oui, c'est mon travail.

Elle regardait le mur en face.

— Ça m'a pris vingt-deux ans pour arriver à le faire sans rien ressentir, et j'y arrive très bien maintenant.

— Et aujourd'hui ?

— Aujourd'hui je suis de l'autre côté du couloir et je suis en train de fabriquer mon propre chiffre.

Elle eut un petit mouvement de tête.

— Il y a des gens qui trouvent ça ironique. Moi ça me tient éveillée.


Il posa alors la question qu'il s'était interdit de poser.

— Et nous ? Sur cette feuille, aujourd'hui, on serait où ?

— Premiers.

Il crut avoir mal entendu.

— Pardon ?

— Premiers. Tous les sept. En tête, avant les dix-sept.

Elle vit sa tête, et elle expliqua du ton dont elle avait dû l'expliquer à des dizaines de familles.

— Un candidat en session n'a pas de rang. Son ancien score est réputé dépassé, puisqu'on est précisément en train d'en établir un nouveau, et le nouveau n'existe pas. On ne peut donc pas le classer. Et on ne peut pas le classer en bas non plus : ce serait le sanctionner avant décision, ce qui est interdit.

— Alors on le met en haut.

— On le met en haut. C'est un principe de faveur, il date de 2049, et il est parfaitement défendable : on ne prive personne d'un rang à cause d'une procédure qu'il n'a pas demandée.


Élie regarda le mur en face.

— Donc depuis le 3 août.

— Depuis le 3 août et jusqu'à ta notification, tu passes avant tout le monde dans ce pays. Dans un couloir, dans une évacuation, dans un service saturé. Avant les dix-sept qui sont là-haut, dont j'ai lu les chiffres en montant.

— Et après ?

— Après, tu auras ton score.

Elle ne dit rien de plus, et ce fut la seule fois de toute la session où Élie lui trouva quelque chose de dur.

— Ça s'appelle comment ? demanda-t-il.

— Position d'attente réglementaire.

— Une attente.

— Une attente, dit Clara.


Il y avait dix-sept personnes dans le couloir B.


Vers dix heures, une infirmière — Mme Oyelaran, sur son badge, quarante ans peut-être, un calme qui n'était pas de la douceur — lui donna sa première vraie tâche.

— Vous savez écrire ? Bien. Vous prenez ça, vous descendez la ligne, vous notez pour chacun : nom, âge s'il peut le dire, heure d'arrivée si c'est marqué, et est-ce qu'il répond quand vous lui parlez. Oui ou non. Pas d'autre commentaire. Vous me le rapportez.

— C'est tout ?

— C'est énorme.

Il descendit la ligne.

Il en fit onze en dix minutes. Il avait trouvé le rythme, la bonne distance, la bonne voix. Il en était même, il s'en rendit compte avec dégoût, un peu fier.

La douzième était une femme très vieille et très petite, seule, en robe de chambre, sur un brancard sans drap. Elle s'appelait Marthe Kovács. Elle avait quatre-vingt-treize ans. Elle répondait, oui.

Elle attrapa le poignet d'Élie quand il se pencha.

Elle ne dit rien de particulier. Elle ne demanda ni de l'eau, ni un médecin, ni sa fille. Elle tenait le poignet et elle regardait, et elle avait la main brûlante et sèche, et elle ne le lâchait pas.

Il resta.

Il resta d'abord parce qu'on ne peut pas arracher son bras à une femme de quatre-vingt-treize ans. Puis il resta parce qu'il avait compris, au bout d'une minute, ce qu'il était en train de se passer, et qu'il n'y avait personne d'autre.

Il resta vingt-cinq minutes.

Il ne fit rien pendant vingt-cinq minutes. Il n'était ni médecin, ni infirmier, ni parent. Il ne la soigna pas, il ne la sauva pas, il ne lui apporta rien. Il tint une main et il dit trois ou quatre phrases idiotes sur la chaleur.

Elle mourut à dix heures et demie, sans que rien ne change beaucoup, la respiration qui s'espace et qui finit par ne pas revenir.


Mme Oyelaran vint le chercher à dix heures quarante-cinq.

Elle regarda la femme, puis la feuille dans la main d'Élie, où il y avait onze lignes et une douzième commencée.

— Vous êtes resté là tout ce temps.

— Oui.

Elle ne le disputa pas. Elle prit la feuille, la parcourut, et elle lui dit, sans dureté aucune, du ton dont on explique un horaire de train :

— Il y avait cinquante-huit personnes dans le couloir. J'avais besoin des cinquante-huit lignes pour savoir qui je vais voir en premier. J'en ai onze. Depuis dix heures, personne n'a regardé les quarante-sept autres.

Elle plia la feuille en deux.

— Je ne vous reproche rien. Je vous dis ce qui s'est passé.

Elle repartit vers le couloir C.

Élie resta debout près du brancard. Il y avait quelque chose d'insupportable et il mit un long moment à identifier quoi. La mort de la vieille femme, il la portait. Ce qui ne passait pas, c'était son incapacité à regretter les vingt-cinq minutes. Il chercha honnêtement le regret. Il ne le trouva pas. Et il ne trouva pas davantage de quoi se défendre, parce que l'infirmière avait raison sur toute la ligne et qu'il le savait.

Il rendit son badge à midi.


Dans la cour, Jonas fumait, ce qu'Élie ne lui avait jamais vu faire.

— Vous étiez où ? demanda Élie.

— Aux entrées. À écrire des noms.

— Combien ?

— Deux cent dix.

Il écrasa sa cigarette contre le mur et la garda dans sa main faute de cendrier.

— Vous êtes resté avec quelqu'un, dit-il. Ça se voit.

— Comment ça se voit ?

— Ça se voit toujours.

Il ne dit ni que c'était bien ni que c'était mal. Il regarda la cour, les quatre ambulances vides, les brancards contre le mur qu'on n'avait toujours pas rentrés.

— Vous savez ce qui est le pire ? dit-il enfin. Qu'ils nous notent aujourd'hui, passe encore. Le pire, c'est qu'ils avaient prévu de fabriquer tout ça. Il y avait un budget, des figurants, des fiches plastifiées, une salle louée. Et la vraie chose est arrivée pile ce matin-là, à l'endroit prévu, dans la fenêtre horaire prévue.

Il regarda Élie.

— L'article 12, il ne date pas d'hier. Ils l'ont écrit parce que ça arrive de plus en plus souvent. Dans dix ans ils n'auront plus rien à construire.


Ils repartirent en car et ce fut le trajet le plus long de la session.

Ce fut Vincent qui commença, parce qu'il avait besoin de parler et qu'il ne le cachait pas.

— Moi j'ai porté des cartons. Pendant quatre heures. J'ai porté des cartons de perfusions d'un couloir à un autre couloir.

— C'est utile, dit Clara.

— C'est utile. C'est même exactement ce qu'il fallait faire, et je le sais, et ça ne me console pas du tout.

Il regardait par la vitre.

— J'ai vu un type de mon âge, allongé, qui a essayé de me parler quand je suis passé la troisième fois. Il a levé la main. Je l'ai vu. J'ai continué parce que j'avais des cartons et qu'on m'avait dit couloir C.

Personne ne dit rien.

— Vous voyez, c'est ça qui m'énerve, dit-il. J'ai bien fait. J'ai vraiment bien fait. Et si demain quelqu'un me demande ce que j'ai fait de ma matinée, je vais devoir répondre que j'ai bien fait, et j'aurai envie de me foutre une claque.


— Élie est resté avec quelqu'un, dit Lucas.

Il ne l'avait pas dit méchamment. Il l'avait dit comme on met un sujet sur la table.

— Vingt-cinq minutes, dit Élie.

— Et ?

— Et l'infirmière m'a expliqué que pendant ce temps-là personne n'avait regardé quarante-sept personnes.

— Elle t'a engueulé ?

— Non. C'est pire. Elle m'a expliqué.

Clara se retourna sur son siège.

— Tu as eu raison.

— Tu ne peux pas dire ça, dit Vincent.

— Si.

— Non. Il y avait cinquante-huit personnes. C'est de l'arithmétique.

— Justement. Si on fait de l'arithmétique, on est exactement en train de faire ce qu'ils font. On met les gens en colonnes et on compte.

— On était dans un hôpital saturé, Clara, pas dans un débat.

— Et l'hôpital est saturé parce que quarante-neuf degrés, et il fait quarante-neuf degrés à cause d'un truc qu'ils prétendent régler en nous notant sur notre gentillesse. Alors excuse-moi si je ne trouve pas l'arithmétique très convaincante ce matin.

Vincent leva les mains, en signe de paix, et ne répondit pas.


Samuel avait écouté sans rien dire, la tête contre l'appui-tête.

— Vous avez tort tous les deux, dit-il enfin. Ou plutôt : vous n'avez pas tort, mais vous êtes en train de vous disputer sur une chose qui n'a pas d'unité.

— Ça y est, dit Clara.

— Non, écoute-moi. Vincent compte des personnes vues. C'est mesurable : cinquante-huit lignes, onze faites, quarante-sept en attente. Élie a fait quelque chose qui n'a pas d'unité du tout. Une présence de vingt-cinq minutes auprès d'une femme qui meurt, ça ne se convertit pas. Ni en lignes, ni en minutes, ni en rien.

Il se redressa un peu.

— Ce que je peux te dire, c'est ce qui se passe quand on met deux grandeurs sans commune mesure dans la même équation. Il ne se passe rien. L'équation n'a pas de solution. Ce n'est pas qu'on ne l'a pas trouvée : elle n'existe pas.

— Donc on fait quoi ? dit Lucas.

— On choisit. Et on n'a aucun moyen de savoir si on a bien choisi, ni maintenant ni jamais. C'est très inconfortable et il n'y a rien à faire contre.

Il remit la tête contre l'appui-tête.

— Ce qui me met en colère, ce n'est pas la question. C'est qu'il y a des gens dans un bâtiment, à deux kilomètres d'ici, qui l'ont tranchée ce matin en mettant un chiffre.


Jonas, deux rangs derrière, n'avait pas participé.

Élie se retourna.

— Vous en pensez quoi, vous ?

— Je pense que vous voulez que quelqu'un vous dise que vous avez bien fait.

— Oui.

— Je ne vais pas le faire.

— Pourquoi ?

— Parce que ce serait vous rendre un très mauvais service. Vous êtes en train de découvrir la seule chose sérieuse de cette session, qui est qu'il n'y a pas de bonne réponse et que vous allez devoir vivre avec. Si je vous absous maintenant, vous allez ranger ça, et dans trois semaines vous recommencerez à croire qu'il existe une manière d'être quelqu'un de bien.

Il regarda par la vitre.

— Il n'y en a pas. Il y a des situations, et vous dedans, et à chaque fois vous perdez quelque chose. C'est tout ce que j'ai appris en douze ans et ça ne se vend pas.


Simone Reille n'avait rien dit du trajet.

Elle était assise à l'avant, seule, cabas sur les genoux. Elle avait passé la matinée dans le hall des admissions, à côté d'une femme dont le mari était entré à sept heures, et elle ne s'était pas levée une seule fois, et elle n'avait rempli aucune ligne.

Elle attendit d'être descendue, sur le trottoir, pour parler à Élie.

— Vous êtes resté avec quelqu'un.

— Pourquoi tout le monde me dit ça ?

— Parce que vous avez la tête de quelqu'un qui vient de comprendre que ça ne sert à rien.

Elle rajusta le cabas sur son bras.

— Continuez quand même, dit-elle.