Le surlendemain, la convocation fut levée avant midi pour cause de niveau 2, et ils se retrouvèrent tous les sept sur le trottoir de la rue des Fabriques à une heure où les bus sont pleins.
Il n'y avait pas de voitures cette fois. Mme Rahimi s'en excusa : le parc était immobilisé pour révision, elle l'avait appris le matin même, elle était désolée. Elle leur donna à chacun un titre de transport et leur dit de faire attention à la chaleur.
Ils prirent le 4 ensemble.
C'était le bus de la ligne circulaire, celui qui dessert l'hôpital, et il était bondé. Ils montèrent par l'arrière et se répartirent où ils purent. Élie eut de la chance : un homme descendait à l'arrêt suivant et lui laissa une place côté fenêtre, sur la banquette double du milieu. Vincent s'assit deux rangs devant. Simone Reille resta debout près de la porte, refusa la place que Clara lui proposa, et n'en démordit pas.
Le bus repartit.
Il faisait quarante et un dehors et davantage dedans. Les vitres du haut étaient bloquées en position ouverte de six centimètres, ce qui ne servait à rien mais faisait un bruit d'air. Personne ne parlait. C'est une chose qu'Élie remarqua sans y penser : quand il fait trop chaud, les gens se taisent, et un bus plein devient très silencieux.
Il n'y avait pas de caméra. Il chercha, machinalement, sans même se dire qu'il cherchait, et il n'y en avait pas — juste le dôme noir au-dessus du chauffeur, qui filmait le chauffeur.
Elle monta trois arrêts plus loin, à l'hôpital.
Une femme d'une trentaine d'années, enceinte de sept ou huit mois, avec un sac de pharmacie à la main et la démarche prudente des gens qui ont chaud et qui portent quelque chose devant eux. Elle se plaça dans le couloir, à un mètre de la banquette d'Élie, une main sur la barre.
Il la vit. Tout le monde la vit.
Ce qui se passa ensuite dura peut-être quatre secondes et Élie en garderait le détail complet pendant des années.
Il eut d'abord le mouvement. Le vrai, celui du corps, les mains qui s'appuient sur les cuisses, le poids qui part vers l'avant. Il l'eut, il en était certain, il ne l'inventa pas après coup.
Et il le retint.
Il le retint parce que dans le même dixième de seconde il avait vu, deux rangs devant, la nuque de Vincent qui ne bougeait pas, et l'homme d'en face qui regardait ses chaussures avec application, et il avait compris que personne ne se lèverait, et que celui qui se lèverait serait donc celui qui se lève. Il vit la scène d'avance : lui debout, la femme confuse, les regards, la petite chorégraphie de gratitude. Il vit sa propre tête à ce moment-là.
Et il resta assis.
Il n'aurait pas su dire, sur le coup, s'il avait eu honte ou peur du ridicule, et c'est justement parce qu'il n'aurait pas su le dire qu'il ne bougea plus du tout, comme on se fige quand on a raté le moment d'entrer dans une conversation.
Le bus roula. La femme changea de main sur la barre.
Ce fut Lucas.
Il était debout à l'avant, dos à eux, il n'avait rien vu venir, et il se retourna par hasard. Il traversa les trois mètres qui le séparaient de la banquette libre — car il y en avait une, à ce moment-là, un homme venait de descendre — et il fit tout de travers.
Il commença par toucher le bras de la femme, ce qui la fit sursauter. Il dit madame, madame, là, y a une place. Elle dit non merci, que ça allait, qu'elle descendait bientôt. Il dit mais non, allez-y, en montrant le siège avec le plat de la main, deux fois, trois fois, et le refus tourna comme ces choses-là tournent, elle disait non, il insistait, deux personnes regardaient maintenant, et Élie eut mal pour lui.
Elle finit par s'asseoir pour que ça s'arrête.
Lucas resta debout à côté d'elle sans savoir quoi faire de son corps. Il tint la barre. Il regarda dehors. Elle ne le remercia pas, parce qu'à ce stade il n'y avait plus rien à remercier, et il ne descendit que quatre arrêts après le sien, ce qu'Élie remarqua parce qu'il connaissait son adresse depuis le livret.
Le bus se vida à partir du pont.
Simone Reille trouva enfin à s'asseoir et n'en fit pas d'histoire. Vincent se retourna sur son siège, posa un coude sur le dossier et se mit à raconter à Samuel une affaire de radiateur et de gardien d'immeuble, et c'était très drôle, et Samuel rit deux fois.
Élie regardait par la fenêtre.
Il pensait à la matinée du séisme. Il pensait qu'il avait passé cinquante minutes à être irréprochable dans une rue en carton, avec trente caméras, un plâtre plein la bouche et une fiche plastifiée sous les yeux, et qu'il avait trouvé ça facile, et que ça l'avait rendu malade parce que c'était facile.
Et que ce matin, pour une place assise, il n'avait pas été capable.
Il chercha honnêtement la différence entre les deux situations. Il en trouva une seule, et elle ne lui plut pas du tout : dans la rue en carton, tout le monde se levait. Il n'y avait aucun risque d'être le seul.
Il descendit à son arrêt. Il faisait quarante-sept. Le trottoir était vide et l'ombre des immeubles ne couvrait plus rien à cette heure-là, et il marcha jusqu'à chez lui du mauvais côté de la rue sans y prendre garde.