LE BARÈME
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PARTIE II — LES ÉPREUVES

18. Le séjour — jour 1

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

L'affichette était punaisée dans le couloir du bâtiment C, entre la note sur le délestage et un plan d'évacuation.

SÉJOUR DE MI-PARCOURS — COHORTES 4-5, 4-7, 4-11 Attribué aux cohortes présentant les meilleurs indices collectifs de session. Sept jours. Site du Vieux-Môle. Départ le 24 au matin. Participation facultative.

Lucas la lut trois fois et vint la montrer à tout le monde.

— Indices collectifs. Collectifs. Ça veut dire qu'on est bons ensemble.

— Ça veut dire qu'on est trois cohortes sur quatorze, dit Samuel.

— Ça veut dire qu'on est bons ensemble.

Élie regarda l'affichette longtemps. Facultative le gênait sans qu'il sache dire pourquoi. Il demanda à Mme Rahimi quand elle passa dans le couloir.

— Oh non, c'est vraiment facultatif. Il y a des gens qui ne viennent pas, ils ont un travail, des enfants. On ne note rien là-bas, monsieur Adeyemi. C'est un séjour.

Elle avait l'air un peu embêtée qu'on lui pose la question.

— Franchement, allez-y. Vous avez tous des têtes de gens qui ont besoin de dormir.


Le car partit tôt et arriva au Vieux-Môle avant midi.

Le bungalow d'Élie sentait la peinture récente et le moisi ancien, dans des proportions à peu près égales.

Quatre heures de car sans rien à faire. C'est long. Au bout d'une heure, tout le monde avait épuisé le paysage, et alors quelque chose se mit en marche que personne n'avait décidé : ils se racontèrent.

Vincent commença, forcément, par une histoire de Denis.

— Mon beau-frère a une nouvelle théorie, dit-il.

— Le tri, dit Lucas.

Vincent le regarda.

— Vous la connaissez ?

— Vous me l'avez racontée mardi, en salle 2.

— Ah.

— Il croit que le tri des déchets remonte au dossier, dit Lucas au reste du car, en s'appliquant, parce qu'il ne racontait jamais rien. Le carton, le plastique, la fenêtre en plastique dans le carton. Il rince ses pots trois fois. Un jeudi il était en retard, vraiment en retard, et sur le pas de la porte il a eu un doute sur un pot de confiture de trois jours. Il est redescendu en pyjama fouiller le bac devant tout le monde. Il l'a retrouvé. Il était propre. Il a raté son rendez-vous.

Il s'arrêta là, content de lui.

— Il manque la fin, dit Vincent.

— Ah bon ?

— Le camion du mercredi prend les deux bacs et les vide dans le même compartiment. Depuis le mois de mars. C'est le voisin du dessous qui le lui a dit, entre deux bières.

— Et Denis, il le sait ?

— Je le lui ai dit. Il m'a répondu que ça ne changeait rien à la question de fond.

Puis Clara raconta la fois où elle avait pris un train dans la mauvaise direction pendant trois heures sans s'en apercevoir. Puis Lucas, qui n'était jamais sorti du secteur, demanda si la mer, ça sentait vraiment.

— Comment ça, si ça sent ?

— Bah, ça sent ou ça sent pas.

— Tu n'as jamais vu la mer ?

— L'estuaire, à Ombrières, quand j'étais petit. Mais c'est marron.

Il y eut un silence bizarre dans le car.

— C'est marron là où on va aussi, dit Simone Reille du fond.

— Ah.

— C'est gris, en fait. Ne vous attendez pas à du bleu.

— C'est pas grave, dit Lucas.

Et il regarda par la vitre avec une intensité de gosse pendant les deux heures suivantes.


C'était une ancienne colonie syndicale des années soixante, reprise et repeinte.

Douze bungalows de béton blanc disposés en fer à cheval autour d'un terrain de pétanque ; un réfectoire aux tables scellées ; une buanderie ; et derrière une haie de tamaris qui n'avait pas dû être taillée depuis longtemps, cent mètres de sable gris et l'estuaire.

Tout y avait été bâti pour des enfants d'ouvriers dont il ne restait plus un descendant : les crochets à serviettes étaient à un mètre vingt, les lavabos à quatre-vingts centimètres, et sur le mur du réfectoire subsistait, sous trois couches de peinture, la trace en creux d'un panneau qu'on avait déposé et dont on devinait encore la forme. Un siècle plus tôt, des gens avaient obtenu de haute lutte que d'autres gens partent une semaine au bord de l'eau. Ils avaient gagné, ils étaient morts, l'endroit était toujours là, et le Bureau y logeait des candidats pour les filmer.

Il y avait un panneau à l'entrée. Ressources comptées. Douche : 4 min. Eau chaude : 6 h – 9 h. Merci de votre sobriété. Personne ne le commenta parce qu'il y avait le même partout depuis toujours.

L'eau était froide. Ce fut la première chose que tout le monde dit.

Lucas resta debout au bord pendant un long moment, les mains sur les hanches, sans rien dire du tout. Puis il se retourna vers les autres et il dit :

— Bon. C'est mieux qu'à Ombrières.

Et il entra dedans tout habillé.


L'après-midi eut la texture de celles qu'on ne raconte pas, et pourtant.

Il y eut la pétanque, jouée contre le mur du réfectoire faute de terrain praticable, avec des règles inventées séance tenante et contestées dans la minute. Vincent tricha ouvertement et l'annonça à chaque coup, ce qui rendait la triche impossible à sanctionner et absolument insupportable.

Samuel gagna trois parties de suite sans dire un mot.

— Mais comment tu fais ? dit Lucas.

— Je vise.

— On vise tous.

— Non.

Il ramassa les boules et les remit en place.

— Vous regardez le cochonnet et vous lancez vers lui. Ça ne marche pas. Il faut choisir l'endroit où la boule doit toucher le sol, qui n'est pas le cochonnet, et ne regarder que celui-là. Le reste, c'est de la physique et elle est très fiable.

— Et tu sais faire ça parce que tu es métrologue.

— Je sais faire ça parce que mon père était mauvais et que ça le rendait fou.

Ce fut la première fois qu'Élie l'entendit dire quelque chose sur lui-même.


L'expédition à la supérette eut lieu quand l'ombre eut atteint le mur du réfectoire. Trois kilomètres à pied par la route du village. Il y allait cinq personnes au départ et il n'en resta que deux au bout de cinq cents mètres, parce que les autres firent demi-tour pour aller se baigner.

Élie et Samuel marchèrent côte à côte.

Ils parlèrent d'abord de rien. Puis Élie demanda ce que c'était, exactement, étalonner.

— Vous voulez la vraie réponse ou la réponse de dîner ?

— La vraie.

Samuel réfléchit un moment.

— Je vais vous raconter le seul truc intéressant que j'aie fait en dix-neuf ans. Il y a six ans, on me demande de reprendre le parc d'un hôpital de secteur. Routine. Balances, thermomètres, débitmètres, une centaine d'appareils. J'arrive au service pédiatrie et je trouve une balance de nourrissons décalée de quatre cents grammes.

— C'est beaucoup ?

— Sur un bébé de trois kilos, oui. Et surtout, en pédiatrie, on dose au poids. Tout. Les antibiotiques, les anesthésiques, tout.

— Depuis combien de temps ?

— Le dernier certificat de vérification datait de deux ans et deux mois.

Ils marchèrent quelques pas.

— Je n'ai jamais su ce que ça avait donné. Je ne pouvais pas savoir. On ne remonte pas ces choses-là, il n'y a pas de mécanisme pour ça. J'ai signé mon rapport, j'ai recalibré la balance, et je suis rentré chez moi.

— Et vous y pensez.

— Non. J'y ai pensé pendant un an, ce qui n'est pas la même chose.

Il rajusta le sac vide sur son épaule.

— Mais j'ai compris quelque chose ce jour-là, et c'est resté. Un instrument faux ne se trahit jamais. Il n'a pas de symptôme. Il donne un chiffre net, propre, lisible, avec la même assurance qu'un instrument juste, et tout le monde le croit, y compris des gens très intelligents, pendant deux ans et deux mois. La seule façon de savoir, c'est de le comparer à autre chose. Et si vous n'avez rien à quoi le comparer, vous êtes foutu.

Élie mit un moment.

— Vous parlez de la balance.

— Je parle de la balance, dit Samuel.


Ils achetèrent des chips, quatre bouteilles, un ballon crevé, un jeu de cartes et un UNO.

Le UNO était l'idée de Samuel, qui le prit dans le présentoir sans hésiter, comme on prend le pain.

— Ça existe encore, ce truc ?

— Ça a toujours existé.

C'était vrai. La boîte avait la même forme et les mêmes couleurs que celles avec lesquelles avaient joué des gens dont personne ne savait plus rien, dans un monde qui avait entièrement brûlé depuis, et le nom n'avait pas bougé d'une lettre. C'était l'un des très rares objets à avoir traversé sans se déformer. Personne n'y pensait jamais.

Il manquait deux cartes dans la boîte. Ils ne s'en apercevraient pas — personne n'a jamais su combien il y en a.

Sur le chemin du retour, Élie posa la question qu'il ne voulait pas poser.

— Vous êtes à combien ?

— Cent soixante-deux.

— Le seuil est à cent soixante-deux.

— Il faut être au-dessus. Je suis dedans.

Il le dit exactement du ton dont il avait donné l'écart de la balance.

— Moi je suis à cent cinquante-trois, dit Élie.

— Je sais.

— Comment ça, vous savez ?

— Vous avez lu votre feuille trois fois. Personne ne lit trois fois une bonne nouvelle.

Ils firent quelques mètres.

— Ça ne m'inquiète pas beaucoup pour moi, dit Samuel. Ça m'inquiète pour la suite.

— C'est-à-dire ?

— C'est-à-dire qu'il y a trois issues et qu'il n'y en a que deux de supportables. On passe tous les deux : parfait. On rate tous les deux : ce n'est pas rien, mais on est ensemble, ça a une forme.

Il s'arrêta pour changer le sac d'épaule.

— Et il y a la troisième.

— Elle est à cent soixante-seize, dit Élie.

— Oui.

Il reprit sa marche.

— Si l'un de nous deux passe, il faut que ce soit elle. Ce n'est pas une phrase, monsieur Adeyemi, c'est une conclusion. J'ai regardé la question de tous les côtés. Elle a quarante ans devant elle et moi je ne sais pas quoi faire d'une journée sans elle. Le calcul est facile.

Il dit ça très calmement, en regardant la route, et il n'en reparla jamais.


Clara ne se baigna pas et ne joua pas à la pétanque.

Élie la trouva vers la fin de l'après-midi assise sur les marches de la buanderie, seule, avec un carnet à spirale ouvert sur les genoux et un stylo qu'elle ne bougeait pas.

— Je dérange ?

— Non. Je ne fais rien.

Elle referma le carnet sur son doigt.

— Vous écrivez ?

— Non. Enfin, oui. C'est ridicule.

Elle rouvrit le carnet, le regarda, et le lui tendit, ce qu'il n'avait pas demandé.

Il y avait des listes. Des colonnes de villes, avec des chiffres à côté, des flèches, des mots barrés. Ombrières → Sorge, 4 h 20. Sorge → littoral nord. Des noms qu'il ne connaissait pas. Une addition en bas de page, refaite trois fois.

— C'est quoi ?

— Un voyage.

— Où ça ?

— Nulle part. C'est ça qui est ridicule.


Elle reprit le carnet.

— J'ai commencé ça il y a treize ans. Un mois après mes trente ans, un dimanche, parce que je m'étais rendu compte que je n'étais jamais allée nulle part. Jamais. J'ai fait vingt-deux ans dans le même service, à quarante minutes de l'appartement où je suis née.

— Et Samuel ?

— Samuel non plus. Ce n'est pas un reproche : on ne s'est jamais dit non, on ne s'est jamais empêchés. Simplement on n'y est jamais allés.

Elle tourna quelques pages.

— Alors je prépare. Les trajets, les correspondances, ce que ça coûte, où on dort. J'ai fait douze itinéraires en treize ans. Je les refais tous les deux ou trois ans parce que les lignes changent.

— Vous n'en avez fait aucun.

— Aucun.

Elle dit ça sans amertume, ce qui était pire.

— On dit toujours qu'on partira quand. Quand le service ira mieux, quand on aura fini les travaux, quand la lettre sera passée. Et il y a toujours une lettre qui n'est pas passée, Élie, c'est ça le problème : à nous deux on en a encore six devant nous.


Il regarda le carnet qu'elle avait reposé sur ses genoux.

— Vous voulez aller où ?

— Le littoral nord. Il y a une bande de trois cents kilomètres où on a laissé revenir la forêt, en 2044, parce qu'il n'y avait plus personne pour la couper. On peut y marcher huit jours sans croiser une route. Il paraît qu'il y fait quinze degrés en août.

— Quinze degrés.

— Quinze.

Elle eut un rire court.

— Voilà. C'est tout ce que je veux. Je veux avoir froid une semaine.

Elle rangea le carnet dans la poche de son gilet.

— Ne le dites pas à Samuel. Il ferait le trajet.


Le dîner fut tôt, dans le réfectoire, sur deux tables poussées bout à bout, avec du poisson et des pommes de terre.

C'est ce soir-là que Samuel raconta l'histoire du concours de dictée. Elle n'en finissait pas. Elle impliquait un instituteur, un mot qui n'existait pas, une mère d'élève, et un recours en préfecture, et elle n'était drôle qu'à la fin, et à la fin Élie rit tellement qu'il dut poser sa fourchette et se tenir la table.

— Il la raconte tous les ans, dit Clara. Tous les ans. Depuis vingt-deux ans.

— Et tu ris tous les ans, dit Samuel.

— Je ris parce que tu ris. Tu commences à rire à préfecture et tu n'arrives jamais à finir.

C'était vrai. Il n'arriva pas à finir.

Jonas parla peu, mais il rit franchement à un moment, à quelque chose que personne d'autre ne trouva drôle, et ils se moquèrent tous de lui, et il accepta d'être moqué.

Personne ne parla de la session. Ce ne fut pas décidé, ce ne fut pas dit. Le sujet ne vint pas, comme un plat qu'on ne sert pas.


Ils sortirent après le dîner, parce qu'il faisait doux pour la première fois depuis trois semaines.

Ils s'assirent sur le muret côté mer, tous les sept, sans se distribuer les places. Il n'y avait rien à voir. Une balise verte au loin, la masse noire de l'eau, le bruit régulier et pas très fort d'un estuaire à marée basse.

Vincent commença un truc du genre si vous pouviez recommencer, et ça se dégonfla en trois répliques.

— Ça ne marche pas, ce jeu, dit Clara.

— Pourquoi ?

— Parce que personne n'a envie de recommencer. Il faudrait recommencer où ?

Personne ne trouva d'endroit.

Alors ils ne dirent plus rien, et ils restèrent longtemps comme ça, à sept, sur un muret, et pas une fois quelqu'un n'éprouva le besoin de remplir le silence.

Au bout d'un long moment, Jonas dit, sans que ce soit adressé à personne :

— Je n'avais pas prévu ça.

Personne ne demanda quoi. Lucas dit ouais. Et ce fut tout.


Élie monta se coucher tard.

Il avait du sel sur les bras et il ne se doucha pas, parce qu'il aurait fallu attendre le matin pour l'eau chaude et qu'il n'en avait pas envie.

Allongé dans le noir, il fit ce qu'il faisait tous les soirs depuis trois semaines : il repassa la journée en cherchant ce qui avait pu être vu, compté, relevé.

Il n'y arriva pas. Il essaya honnêtement et il n'y arriva pas, parce qu'il n'avait rien fait de la journée que jouer à la pétanque contre un mur et marcher six kilomètres pour acheter des chips.

Et il se rendit compte, en même temps, qu'il n'avait pas pensé une seule fois à ses cent cinquante-trois points depuis le déjeuner. Il vérifia. C'était vrai.

Ça l'agaça un peu, parce que ça voulait dire qu'il s'était laissé faire.

Puis il entendit, dehors, Vincent et Lucas discuter d'un point de règle du jeu de cartes avec un sérieux considérable, et Clara leur dire de se taire, et Vincent répondre quelque chose qu'il n'entendit pas, et Clara rire.

Il s'endormit là-dessus.