LE BARÈME
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PARTIE I — L'INSTRUCTION

7. Le refus

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

La première séance eut lieu le samedi, dans le local associatif que Samuel avait pu obtenir par son travail, et Élie y alla.

Il se dit qu'il y allait par curiosité, ce qui était à moitié vrai, et il sut en poussant la porte que l'autre moitié était plus laide : il voulait voir. Il voulait voir des gens s'entraîner à être bons.

Ils étaient cinq, plus Jonas. Simone Reille n'était pas venue et ne viendrait pas.

Ce n'était pas pour A et B — ceux-là viendraient dans dix jours, un mardi, dans une salle avec des tables individuelles et un surveillant qui regardait sa montre, et tout le monde savait déjà à peu près à quoi s'attendre, parce que c'était le même test depuis toujours et que chacun l'avait passé au moins une fois dans sa vie, à l'école ou ailleurs.

C'était pour le reste. Et le reste ne se laissait pas mettre en salle.

Jonas avait apporté six chaises et rien d'autre.

C'était en soi un renseignement, et Élie mit un moment à comprendre lequel. Pas de tableau, pas de feuille, pas de classeur, aucun des objets par lesquels un homme signale qu'il détient quelque chose ; il avait disposé six chaises dans un local associatif et il attendait, debout, les mains vides, avec l'air d'un homme qui a passé douze ans à vendre du contenu et qui vient de s'apercevoir qu'il n'en a jamais eu.

Lucas, lui, était arrivé avec le sien sous le bras, par réflexe, et il le posa contre le pied de sa chaise sans l'ouvrir.

— Bon, dit Jonas. Je vais commencer par ce que je ne peux pas faire, parce que sinon vous allez attendre pendant deux heures que ça arrive.

Il s'assit avec eux.

— Je ne peux pas vous dire ce qu'ils vont vous faire. Je ne peux pas vous entraîner à une situation, parce que je ne connais pas les situations et que celles que je connaissais sont mortes. Tout ce qui ressemble à une méthode, dans ce métier, est du vent vendu cher, et j'en ai vendu douze ans.

Vincent croisa les bras, ravi.

— Ça commence bien.

— Ça commence honnêtement. Vous n'aurez jamais eu ça pour neuf mille.

Clara demanda alors, très simplement, ce qui restait.

— Il reste ce qu'ils cherchent, dit Jonas. Et ils cherchent une seule chose. Toujours la même, depuis le début, avec des décors différents.

Il chercha ses mots, ce qu'il ne faisait pas souvent.

— Ils vous mettront dans des situations où quelqu'un vous coûte quelque chose. Du temps, de la place, de l'attention, du confort. Ce quelqu'un sera toujours en position de ne pas pouvoir vous le rendre — un inconnu, un vieux, un gêneur, quelqu'un que vous ne reverrez jamais. Et à ce moment-là, vous aurez la possibilité de le punir un peu. Pas beaucoup. Juste assez pour que ça ne coûte rien.

— Et il ne faut pas, dit Samuel.

— Ce n'est pas ça. Le punir, en soi, ils s'en fichent presque. Deux points, trois. Ce qu'ils regardent, c'est ce qui se passe juste après.

— C'est-à-dire ?

— C'est-à-dire si ça vous a fait du bien.

Il laissa passer un temps.

— Vous punissez quelqu'un, et vous vous détendez. Vous ralentissez. Vous respirez mieux. Il y a une seconde, une seule, où vous êtes content de vous. C'est ça qu'ils mesurent. Ils appellent ça la boucle. Vous ne pouvez pas la simuler et vous ne pouvez pas la cacher, parce qu'elle est dans le corps avant d'être dans la tête, et c'est la seule raison pour laquelle ce dispositif tient depuis quarante ans.

Lucas écrivait sur son cahier à spirale. Il écrivit la boucle et il le souligna deux fois. Puis il releva la tête.

— Et comment on fait pour pas ?

— Pour pas quoi ?

— Pour que ça fasse pas plaisir.

Jonas le regarda un moment.

— Ça, dit-il, je ne sais pas.


Ils travaillèrent deux heures, sans décor et sans jeu de rôle. Jonas les faisait parler. Il demandait à chacun de raconter la dernière fois qu'il avait été désagréable avec quelqu'un qui ne pouvait pas répondre, et ensuite il demandait ce que ça avait fait. Les quatre premiers récits furent des mensonges polis. Le cinquième ne l'était pas, et la séance devint autre chose.

À la fin, Clara demanda comment il faisait, avant, avec ses clients payants. Il dit qu'avec eux il en faisait beaucoup plus et que ça ne changeait rien.

Ils sortirent vers midi. Il faisait déjà trop chaud pour marcher du bon côté de la rue.

Lucas rattrapa Élie sur le trottoir.

— T'es venu quand même.

— Je suis venu écouter.

— Tu vas venir la prochaine fois ?

— Non.

Lucas hocha la tête, marcha trois pas, et ne put pas s'en empêcher :

— Pourquoi ?

Élie aurait pu dire plusieurs choses. Il aurait pu dire qu'il ne croyait pas que ça marche, ce qui aurait été faux et poli. Il aurait pu ne rien dire du tout.

— Parce que si je me prépare, ce qu'ils évalueront ce n'est plus moi.

— Et alors ? Si ça passe.

— Alors ils auront laissé vivre quelqu'un qui n'existe pas.

Lucas s'arrêta.

— T'es sérieux, là ?

— Oui.

— Mais c'est... — il chercha, et il trouva le mot juste, ce qui le rendit furieux — c'est du luxe, ce truc.

— Peut-être.

— Non mais tu te rends compte de ce que tu dis ? Moi j'ai une fille. Elle a quatre ans. J'ai claqué neuf cents balles dans un classeur qui sert à rien parce que je veux être là quand elle en aura neuf. Toi tu veux qu'ils évaluent le vrai toi. Très bien. Moi je veux qu'ils me laissent passer.

Il avait parlé fort. Un couple, en face, tourna la tête.

Et Élie, qui avait tout le temps de se taire, dit :

— Tu ne t'entraînes pas pour elle.

— Pardon ?

— Tu t'entraînes parce que tu as peur. C'est légitime, tout le monde a peur. Mais tu mets ta fille devant parce que la peur toute seule, tu ne la supportes pas. Ça te donne une raison propre. Si elle n'existait pas tu ferais exactement pareil, et tu le sais.

Il y eut un temps très court où la chose pouvait encore être rattrapée.

Le visage de Lucas ne se ferma pas ; il fit quelque chose de pire, il resta ouvert, exposé, une seconde de trop, le temps de comprendre entièrement ce qui venait d'être dit et de vérifier si c'était vrai. Puis il dit :

— Ok.

— Lucas.

— Non, non. Ok.

Il traversa.

Il traversa au milieu de la rue, sans regarder, avec cette raideur d'épaules des gens qui s'en vont en se retenant de courir ; et une voiture ralentit pour le laisser passer, et le conducteur ne klaxonna pas. On ne klaxonnait plus beaucoup, ces dernières années. On avait beaucoup gagné en silence, et il fallait bien reconnaître qu'un pays où l'on cède le passage à un homme qui traverse n'importe comment est un pays où il fait meilleur vivre, et que ce résultat-là avait été obtenu, et qu'il avait été obtenu par les mêmes moyens qui envoyaient au Centre d'Accompagnement un candidat sur huit ou sur seize, selon les années.

Élie resta sur le trottoir.

Il pensa d'abord qu'il fallait rattraper ça tout de suite, dans les dix minutes, parce que ce genre de phrase durcit vite. Il pensa ensuite qu'il faudrait pour cela dire que c'était faux, et il ne le pensait pas.

Il pensa enfin, et ce fut la pensée la plus longue à venir, qu'il avait éprouvé au moment de le dire quelque chose de bref et de très pur, une détente, presque un soulagement, et qu'il venait d'entendre Jonas en décrire le mécanisme deux heures plus tôt.

Il ne s'excusa pas. Ni ce jour-là, ni les suivants.

Il rentra chez lui, s'assit à la table de la cuisine où la convocation était toujours posée, et il regarda longtemps par la fenêtre le platane qu'on n'avait pas encore élagué.