Il y avait quatre instituts de préparation dans la ville, et le plus cher était le plus discret.
Élie passait devant celui de la rue des Verriers deux fois par semaine, en allant chez le poissonnier, et il n'y avait jamais rien vu d'autre qu'une plaque de laiton et un interphone. Institut Sarkis. Accompagnement à l'évaluation. Sur rendez-vous. Pas de vitrine, pas de tarif, pas de photographie de couple souriant dans une lumière de fin d'après-midi. Ceux qui entraient là savaient déjà ce qu'ils venaient chercher.
Les autres étaient moins délicats.
Boulevard de la Tuilerie, on avait mis en devanture, dans un cadre doré, une grande feuille imprimée présentée comme la grille — reproduction, évidemment, la vraie n'étant pas publique, et personne n'ayant jamais expliqué d'où sortait celle-ci ; sous la feuille, des chiffres de réussite en lettres orange ; sous les chiffres, en tout petit, la mention légale qui indiquait que ces chiffres étaient déclaratifs.
Il y avait toujours quelqu'un devant. À toute heure, un homme ou une femme arrêté sur le trottoir, penché, lisant les colonnes de haut en bas comme on lit une carte du ciel : en cherchant, parmi des lignes qui ne parlent de personne, quelque chose qui parlerait de soi.
Le prix d'un accompagnement complet, six semaines, trois séances hebdomadaires, était d'environ neuf mille. Il fallait ajouter l'entretien de maintien, deux séances par trimestre, indéfiniment, puisque personne ne savait quand la lettre viendrait ; c'était là que se faisait l'argent.
Mme Diallo, du dessous, avait vendu la voiture de son mari pour son fils. Elle l'avait raconté à Élie dans l'escalier, en s'excusant presque, du ton de quelqu'un qui explique une dépense déraisonnable. Le fils était passé. On ne saurait jamais si c'était grâce au stage, et c'est exactement ce qui faisait tenir le commerce : aucune de ces écoles n'avait jamais eu à prouver quoi que ce soit, il leur suffisait d'exister au bon endroit dans l'inquiétude des gens.
Le Bureau publiait chaque année une brochure rappelant que la préparation n'était ni requise ni recommandée, et l'expédiait dans les mêmes camions que les prospectus.
Ils se retrouvèrent le jeudi soir, après le médical, dans un café de la place. C'était Vincent qui l'avait proposé et personne n'avait trouvé de raison de refuser. Ils étaient six ; Simone Reille avait dit qu'elle était fatiguée, et Élie avait compris que ce n'était pas vrai et qu'elle ne se donnait pas la peine de le faire croire.
On parla d'abord d'autre chose. La chaleur, le médical, la prise de sang qui avait duré quatre minutes pour une matinée d'attente la veille. Puis Samuel demanda, un peu trop détaché :
— Vous vous préparez, vous ?
Il y eut le silence exact qu'il fallait.
— Moi oui, dit Lucas. Enfin, j'ai acheté un protocole.
— Un protocole ?
— Un classeur. D'occasion. Neuf cents. Le mec l'avait passé il y a deux ans, il l'a revendu.
Clara demanda si c'était légal. Lucas dit qu'il ne savait pas, et il eut ce petit rire des gens qui ont posé la question à personne exprès.
— Et ça dit quoi ?
— Ça dit les épreuves. Toutes. Avec ce qu'ils regardent dans chacune.
Il se pencha, baissa la voix, content de savoir quelque chose.
— Y en a une où on te met en file de distribution, avec des rations, et ils comptent combien de fois tu regardes derrière toi. Faut pas regarder derrière. C'est écrit noir sur blanc.
Samuel posa son verre.
— C'est vrai, ça ?
— C'est dans le classeur.
— Non mais c'est vrai ?
Personne ne répondit.
— Attends, dit Clara. Neuf cents.
— Ouais.
— Tu as payé neuf cents balles pour un classeur photocopié.
— J'ai une fille.
Il l'avait dit vite, comme on pose une carte.
— Ce n'est pas ce que je veux dire. Ce que je veux dire, c'est qu'il y a des gens qui mettent neuf mille et des gens qui ne mettent rien du tout, et qu'on est tous notés sur la même grille.
— Ça, dit Vincent, c'est la plus vieille conversation du monde.
— Ce n'est pas une raison pour ne pas l'avoir.
Élie, qui n'avait rien dit, s'entendit demander :
— Ça n'a jamais été attaqué ? Les instituts ?
— Si, dit Simone Reille.
Personne ne l'avait vue entrer. Elle avait posé son cabas sur la chaise du bout et elle s'assit sans qu'on lui fasse de place, ce qui obligea tout le monde à en faire.
— Vous n'étiez pas fatiguée ? dit Vincent.
— Je le suis. J'ai changé d'avis en route.
Elle commanda un thé.
— Ça a été attaqué trois fois. En 2049, en 2058, et il y a six ans. Rupture d'égalité devant une mesure publique de vie ou de mort : c'était l'argument, il n'est pas idiot.
— Et alors ?
— Rejeté trois fois. Le raisonnement est le même à chaque décision et il est imparable. La préparation n'est ni requise ni recommandée ; l'État ne peut pas être tenu responsable de l'inégalité créée par un marché qu'il n'a pas institué et dont il conteste publiquement l'efficacité.
— C'est dégueulasse, dit Lucas.
— C'est juridiquement inattaquable. Ce n'est pas la même chose, et c'est ce que je faisais toute la journée.
Elle dit ça sans emphase, et personne ne releva le ce que je faisais, sauf Élie, qui le rangea quelque part.
C'est à ce moment-là que Jonas parla.
Il n'avait rien dit depuis une demi-heure. Il faisait tourner son verre sur la table, sans le soulever, en le poussant du bout des doigts, avec ce sourire un peu trop égal qu'il gardait en toute circonstance, comme une chaise calée sous un pied trop court.
— La file de distribution, ils l'ont retirée.
Un temps.
— Pardon ?
— Retirée il y a trois ans. Elle avait servi quatre sessions. Elle ne reviendra pas.
Lucas le regarda comme on regarde quelqu'un qui vient de dire une bêtise avec beaucoup d'aplomb.
— C'est écrit dans le classeur.
— Ton classeur a deux ans. Le catalogue tourne à chaque session. Ils en gardent deux ou trois d'une fois sur l'autre pour l'étalonnage, ils retirent le reste, et ils en fabriquent de nouvelles. C'est la seule chose que le Bureau fasse vraiment bien.
Vincent leva les sourcils, amusé, prêt à rire.
— Et vous savez ça comment ?
Jonas continua de pousser son verre.
— J'ai fait ça douze ans.
Il ne développa pas. Il n'y eut ni gêne ni fierté dans la façon dont il le dit ; il le posa sur la table comme on pose un objet dont on ne veut plus s'occuper.
— Vous étiez coach, dit Clara.
— Formateur. Institut Sarkis, puis à mon compte.
— Sarkis ? La rue des Verriers ?
— Six ans.
— Et ça marche ? demanda Clara. Sincèrement.
— Sur A et B, oui. On peut faire progresser un score cognitif de quelques points, un score émotionnel un peu plus, avec les bons exercices et assez d'heures. C'est publié, c'est standardisé, c'est le même test depuis des décennies : ça se travaille comme un concours.
— Et sur C ?
Jonas la regarda.
— Rien du tout. On vend autre chose sur C. On vend l'idée qu'on vend quelque chose.
Vincent siffla, à moitié pour rire, et personne ne rit avec lui.
Simone Reille reposa sa tasse très doucement.
Lucas n'avait pas bougé. Il avait la main à plat sur la table, et il ne pensait manifestement plus qu'à une chose, qui était les neuf cents.
— Donc mon classeur, il sert à rien.
— Il sert à te rassurer.
— Neuf cents.
— Je sais. Le mien coûtait plus cher.
Il y eut un silence pénible, que Vincent essaya de couper avec une plaisanterie sur les vide-greniers, et qui ne fut pas coupé.
— Vous en avez préparé combien ? demanda Simone Reille.
— Beaucoup.
— Ce n'est pas ce que je vous ai demandé.
— Je sais.
Il ne répondit pas et elle n'insista pas, et Élie eut le sentiment très net qu'il venait de se passer quelque chose entre ces deux-là dont personne d'autre n'avait la clé.
— Alors on fait quoi ? dit Clara. Si on ne peut rien savoir, on fait quoi ?
Jonas releva la tête pour la première fois.
— Vous ne pouvez rien savoir sur les épreuves. Personne ne peut. Moi non plus, et j'étais du bon côté du mur pendant douze ans : on découvrait le catalogue en même temps que vous, en le voyant tomber sur les candidats. C'est pour ça que j'ai arrêté, d'ailleurs. Je vendais un savoir qui pourrissait plus vite que je ne le vendais.
— Alors vous ne pouvez rien pour nous.
— Je peux vous dire ce qu'ils cherchent. Ça, ça ne change pas. Ça n'a pas changé en quarante-quatre ans.
Il ajouta, en reposant son verre :
— Et vous aurez une restitution à la fin. Ça ne vous servira à rien, elle arrive après.
Personne ne demanda ce qu'était une restitution.
Clara dit quelque chose sur l'heure, Vincent reprit la conversation ailleurs, et le mot tomba dans la table comme tombent les mots dont on n'a pas besoin sur le moment.
Lucas s'était redressé. Il y avait sur son visage quelque chose de très simple et de très nu, qui était de l'espoir, et Élie le vit arriver de loin et n'aima pas ce qu'il ressentit en le voyant.
— Vous nous le dites ?
— Oui.
— Combien ?
— Rien.
— Non mais sérieusement.
— Rien, dit Jonas. Je ne prends plus d'argent pour ça.
Samuel n'avait rien dit depuis un moment. Il finit par poser son verre.
— Je vais venir, dit-il. Mais je veux dire une chose avant, sinon je vais la garder pour moi et ça va m'empêcher de dormir.
— Vas-y.
— Ce que vous allez nous apprendre, c'est ce qu'ils veulent. Pas ce qui est bien. Ce sont deux choses différentes et il ne faudra pas les confondre, parce qu'au bout de quarante jours on ne saura plus.
— C'est exact, dit Jonas.
— Vous ne discutez pas ?
— Non. C'est exactement ce qui m'est arrivé, en douze ans. Je ne vais pas vous dire le contraire le premier soir.
Samuel hocha la tête et dit d'accord, et ce fut la conversation la plus courte et la plus importante de la soirée.
Clara dit oui après lui, avec un décalage d'une seconde qu'aucun des deux ne releva. Vincent dit qu'il n'était pas contre apprendre des choses, ce qui n'était pas tout à fait oui, et Lucas dit oui trois fois.
Jonas se tourna vers Élie.
Élie regardait le fond de son verre. Il avait senti la question venir depuis le début et il avait eu le temps de préparer une phrase polie, quelque chose sur le fait qu'il verrait, qu'il y réfléchirait, une de ces formules qui coûtent zéro et qui font gagner une semaine.
— Non, dit-il.
Vincent rit.
— Comment ça, non ?
— Non merci.
— Tu as entendu ce qu'il a dit ? Il ne vend rien, il ne promet rien.
— J'ai entendu.
— Et ?
Élie chercha, et ce qu'il trouva ne lui plut pas et il le dit quand même.
— Si je viens, je vais apprendre ce qu'ils veulent. Et ensuite je ne saurai plus si je fais les choses parce qu'elles sont bien ou parce qu'elles sont notées. Samuel vient de le dire mieux que moi.
— Samuel vient et il l'a dit.
— Oui.
— Donc lui c'est du courage et toi c'est quoi ?
Élie ne répondit pas.
Jonas hocha la tête une fois, sans insister, et reprit son verre. Il n'avait pas l'air surpris. Il n'avait pas l'air déçu non plus, et c'est ce qui, sur le trajet du retour, empêcha Élie de dormir : Jonas avait eu, pendant un quart de seconde, l'expression d'un homme qui vient de reconnaître un type de dossier.
Lucas le rattrapa devant le café, pendant que les autres finissaient.
— Attends. Tu sais ce que je pense ?
— Non.
— Moi je bâche des maisons. Après les orages. L'an dernier, quatorze en quatre jours, des familles qui dormaient dessous le soir même.
Il s'arrêta.
— Non, laisse tomber.
— Vas-y.
— Non, ça va faire pleurnicher. Je le dirai une autre fois.
Il remit son casque sous le bras et traversa.