LE BARÈME
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PARTIE I — L'INSTRUCTION

5. La salle d'attente

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

On les fit passer en salle 4 en début de matinée, pour la visite médicale, et on ne vint pas les chercher.

La salle 4 était plus petite que la salle 2 et les chaises y étaient alignées contre les murs, face à face, ce qui n'avait sans doute été le fruit d'aucune réflexion. Il y avait une fenêtre haute qui donnait sur un mur, une plante en pot dont on ne pouvait pas déterminer si elle était vivante, et une affiche plastifiée rappelant les gestes de tri.

Ils s'assirent. Vincent Aydin resta debout un moment, puis s'assit aussi.

Au bout d'un moment, Lucas alla ouvrir la porte et regarda dans le couloir. Il n'y avait personne, ni bruit, ni panneau. Il revint s'asseoir et dit que ça n'allait sûrement pas être long.

Sur le banc du fond, il y avait un vieil homme qui n'était pas de leur cohorte. Il était là avant eux. Il portait une veste malgré la chaleur et il tenait sur ses genoux une pochette en plastique transparent contenant des papiers, comme on en donne dans les administrations, et il ne l'avait pas lâchée depuis leur arrivée.


Plus tard, Clara demanda tout haut si quelqu'un avait vu passer quelqu'un.

Plus tard encore, Simone Reille sortit de son cabas un livre relié, l'ouvrit à la page marquée par un ticket, et se mit à lire. Ce fut la première chose que quiconque fit vraiment dans cette pièce, et trois personnes la regardèrent avec une envie qu'elles n'auraient pas su nommer.

Parce qu'il n'y avait rien.

Il n'y avait pas d'écran ; pas de musique ; pas de nouvelles à consulter, pas de messages à relever, aucun de ces objets dont d'autres époques s'étaient dotées pour permettre à plusieurs personnes de rester ensemble sans se voir. Il restait les murs. Il restait le mur derrière la fenêtre, qui était le seul paysage. Il restait la plante en pot, dont chacun avait épuisé l'examen en moins d'une minute, et six visages en face à une distance de deux mètres quarante.

On regarde ses chaussures. On regarde le pot. On refait le tour de la pièce dans le sens des aiguilles, puis dans l'autre. Et au bout d'un moment — c'est mécanique, c'est sans appel, aucun être humain n'y a jamais échappé — on regarde les gens ; et les gens vous regardent ; et il faut bien faire quelque chose de ça.

Vincent le fit.


Il commença par le parking, qui était devenu son sujet, et il en tira largement de quoi tenir. Puis il raconta une histoire de garagiste qui n'était pas particulièrement drôle et qu'il rendit drôle par le rythme, et Lucas rit franchement, et Samuel rit aussi.

Puis il demanda à Clara d'où venait son prénom, ce qu'on ne lui avait pas demandé depuis longtemps.

— De personne, dit-elle. C'est le problème.

— Comment ça, de personne ?

— Mes parents n'avaient personne à honorer. Ils sont arrivés en 2049, ils avaient dix-huit ans tous les deux, ils ne connaissaient pas un mort d'ici. Alors ils ont pris une liste.

— Une liste ?

— Il y avait des listes, à l'époque. Dans les mairies. Des prénoms d'avant, avec le nombre de porteurs recensés en 2030. Ils ont choisi dedans.

Elle haussa les épaules.

— Clara, il y en avait quatorze mille en 2030. C'est tout ce que ça veut dire. Quatorze mille personnes qui ne sont plus là et dont on a gardé le prénom au cas où.

— Neuf mille, dit Samuel.

Elle le regarda.

— Neuf mille Samuel. Même liste, même année. On s'est rencontrés à trente ans sans savoir qu'on venait de la même page.

Personne ne dit rien pendant un moment.

— Je n'y avais pas repensé depuis vingt ans, dit-elle enfin.


Simone Reille, sans lever les yeux de son livre :

— Moi je m'appelle Simone parce que ma grand-mère s'appelait Simone.

Il y eut un silence bizarre.

— Vous êtes née avant ? dit Lucas.

— 2003.

— Ah.

— Oui.

Elle tourna une page.

— Vous n'allez pas me demander comment c'était. Tout le monde demande comment c'était.

— Non, dit Lucas. Enfin si.

— C'était pareil, dit Simone Reille. Voilà, c'est fait, vous n'aurez pas mieux. C'était exactement pareil, avec plus de bruit et plus d'avions.

Elle reprit sa lecture, et le sujet fut clos, et personne n'osa jamais y revenir devant elle.


Ce fut Samuel qui relança, longtemps après, à propos de rien.

— Il y a un truc qui m'occupe depuis hier soir.

— Vas-y.

— Ils disent qu'ils mesurent trois choses. Le cognitif, l'émotionnel, le situationnel. Les deux premiers, à la limite, je vois : on peut faire passer un test, on peut chronométrer une réaction. Le troisième, non.

— Pourquoi non ?

— Parce qu'il n'y a pas d'unité. Vous vous rendez compte de ce que ça veut dire ? Un point de section C, ce n'est pas un point de quelque chose. Il n'existe pas d'objet dans le monde dont on puisse dire : celui-là vaut exactement un point.

— C'est grave ? dit Lucas.

— C'est comme si je te vendais une balance sans savoir ce que pèse un kilo.

— Ah ouais.

— Voilà.

Vincent, qui écoutait avec un intérêt réel, posa la question qu'il fallait.

— Et pourtant ça marche depuis quarante-quatre ans.

— Ça fonctionne. Ce n'est pas la même chose que marcher.

— Pour eux si.

— Pour eux oui, dit Samuel. C'est bien ce qui m'occupe.


Élie, lui, regardait le vieil homme.

Il ne faisait pas de bruit. Il ne demandait rien. Il ne prenait pas cette pose que les gens supposent, la main sur la poitrine, la tête renversée : il s'affaissait d'un centimètre ou deux sur le côté, très lentement, et il continuait de tenir ses papiers.

Depuis un moment, l'homme avait changé de posture. Il s'était un peu affaissé sur le côté droit, et il respirait par la bouche, courtement, et il avait rangé la pochette en plastique sous sa cuisse comme pour ne pas la perdre. Personne ne semblait le voir. C'était un vieil homme dans une salle d'attente, ce qui est une chose parfaitement ordinaire, et l'ordinaire est ce qu'on regarde le moins.

Il se passa peut-être une minute.

Puis Jonas se leva.

Il ne dit rien en se levant, et il ne regarda personne. Il traversa la salle, s'accroupit devant le banc — pas à côté, devant, à hauteur du visage — et il posa une main à plat sur le dossier du banc sans toucher l'homme.

— Monsieur. Vous m'entendez ?

L'homme dit oui.

— Vous avez chaud ?

— Un peu.

— Vous avez mangé, ce matin ?

L'homme réfléchit à la question, ce qui était une réponse.

Jonas ne se retourna pas. Il dit, du même ton :

— Il y a une bouilloire dans la salle d'à côté, sur la desserte, et des gobelets. De l'eau, pas du café.

Lucas était déjà debout. Il partit d'un coup, trop vite, se cogna l'épaule au chambranle, et on l'entendit dans le couloir ouvrir une porte, puis une autre. Il revint au bout d'une longue minute avec un gobelet trop plein qu'il avait porté à deux mains et dont il avait renversé sur ses chaussures. Il le tendit. Il ne savait pas quoi faire de ses bras une fois qu'il l'eut tendu, alors il resta là, debout au-dessus d'eux, jusqu'à ce que Jonas dise « merci, asseyez-vous », et Lucas s'assit sur le banc à côté du vieil homme, tout au bord, comme quelqu'un qui reste.

Jonas aida l'homme à boire en soutenant le gobelet par-dessous, sans le lui prendre des mains. Il défit le premier bouton de la veste et demanda l'autorisation avant de le défaire. Il posa deux questions sur les médicaments et une sur l'heure du rendez-vous. Il fit tout cela dans un ordre qui n'avait rien d'improvisé.

Simone Reille avait posé son livre sur ses genoux, page ouverte, et regardait.

Clara dit qu'il faudrait peut-être prévenir quelqu'un. Samuel dit qu'il n'y avait justement personne à prévenir, et il y eut dans sa voix une nuance qui n'était pas de l'inquiétude mais de l'agacement, et Clara tourna la tête vers lui.

Et Vincent, alors, raconta l'histoire de son beau-frère et des témoins.


— Mon beau-frère, Denis, dit-il, il a réussi sa deuxième évaluation. Et depuis, il a une théorie.

— Encore une, dit Lucas.

— Une bonne, celle-là. Il a décidé — sans preuve, évidemment, il n'y a jamais de preuve, c'est même à ça qu'on reconnaît une bonne théorie du dimanche — que ce qui compte, dans un geste, ce n'est ni la vitesse, ni la manière. C'est le nombre de témoins.

— Le nombre de quoi ?

— De gens qui vous regardent au moment où vous le faites. Zéro témoin, ça ne compte pas : personne ne peut vérifier. Deux témoins ou plus, c'est du spectacle, donc suspect, donc ça compte contre vous. Il faut exactement un témoin. Un seul. Ni plus, ni moins.

Il y eut un silence, le temps que tout le monde évalue la théorie et la trouve, à juste titre, entièrement absurde.

— Et il fait comment, en pratique ? demanda Clara.

— Il compte. Toute la journée. Avant chaque geste, il regarde autour de lui et il dénombre les adultes présents. Un, il agit. Zéro ou deux, il attend que ça change.

— Ça doit être épuisant.

— Vous n'avez pas idée.


— L'année dernière, il descend son escalier, et il tombe sur une voisine avec deux sacs de courses trop lourds, en train de lutter avec sa porte.

Un témoin : lui. Configuration parfaite. Il pose la main sur la rampe pour descendre l'aider.

Et à ce moment précis, un deuxième voisin sort de l'ascenseur.

Deux témoins. Ça ne compte plus. Il rebrousse chemin, remonte deux marches, et fait semblant de chercher quelque chose dans sa poche, pour avoir l'air de quelqu'un qui passait par là par hasard.

Le deuxième voisin ne s'arrête pas. Il file vers les boîtes aux lettres et sort de l'immeuble.

Retour à un témoin. Mon beau-frère redescend.

Au moment où il repose le pied sur la marche, la porte du rez-de-chaussée s'ouvre, et quelqu'un passe la tête pour vérifier son courrier.

Deux, de nouveau.

— Non, dit Clara.

— Si. Il remonte, il redescend. Et pendant ce temps-là, la voisine, en bas—

— Elle s'est débrouillée seule.

— Elle a ouvert sa porte avec le pied, elle a fait deux voyages, elle a tout rentré, et elle a refermé.

Il laissa un silence.

— Et mon beau-frère, il est arrivé en bas de l'escalier trois secondes plus tard, juste à temps pour se retrouver seul, avec zéro témoin, devant une porte fermée, à compter le vide.


Lucas rit franchement. Clara secoua la tête. Le vieil homme eut un petit bruit de gorge qui pouvait passer pour un rire et qui se termina en toux, et Jonas lui tint l'épaule pendant qu'il toussait.

L'atmosphère de la pièce avait changé de nature, la chaleur était devenue supportable, et Vincent se rassit avec la satisfaction tranquille de l'homme qui a rendu service, ce qui était vrai.


Élie n'avait pas bougé de sa chaise.

Il s'en aperçut à ce moment-là, et il chercha ce qu'il aurait dû faire, et il ne trouva rien qui n'eût déjà été fait par quelqu'un d'autre. Le gobelet était apporté, la veste ouverte, le rire distribué. Il restait à occuper la place qu'il occupait, qui était celle de celui qui regarde.

Ce fut Jonas qui vint s'asseoir à côté de lui, un moment après, quand le vieil homme se fut assoupi.

— Vous n'avez pas bougé, dit-il.

Ce n'était ni un reproche ni une question.

— Il n'y avait rien à faire.

— Non. Il n'y avait rien à faire.

Ils restèrent un moment sans parler.

— Vous vous en voulez quand même, dit Jonas.

— Oui.

— Pourquoi ?

Élie chercha honnêtement.

— Parce que si j'étais quelqu'un de bien, je me serais levé sans réfléchir. Vous, vous vous êtes levé sans réfléchir.

— Non.

— Comment ça, non ?

— Je me suis levé parce que j'ai vu un homme s'affaisser sur le côté droit et que je sais ce que ça veut dire. C'est de la reconnaissance de forme. Je l'ai appris. Ça ne dit rien de ce que je suis, ça dit ce que j'ai vu avant.

Il regardait le pot de la plante.

— Vous croyez qu'il y a un vous quelque part, et que vos actes en sortent, et qu'on peut les comparer à l'original pour voir s'ils sont conformes. C'est exactement ce qu'ils croient, eux, dans ce bâtiment. C'est même toute la doctrine de la maison.

— Et vous ne le croyez pas.

— Non. Je crois qu'il y a un homme qui n'a pas bougé pendant une minute, et un autre qui a apporté un gobelet en se cognant l'épaule. Il n'y a rien en dessous. Il n'y a que ça.

Élie ne répondit pas tout de suite.

— C'est terrible, ce que vous dites.

— Pourquoi ?

— Parce que si c'est vrai, ils ont raison de nous noter.

Jonas eut un mouvement du menton qui pouvait vouloir dire beaucoup de choses.

— Oui, dit-il. C'est là que ça devient intéressant.

Il se leva et alla remplir un deuxième gobelet.


Bien plus tard, une jeune femme en blouse ouvrit la porte, consulta une feuille et dit :

— Cohorte 4-7 ? Vous n'étiez pas convoqués aujourd'hui pour le médical. C'est jeudi. Je suis désolée, il a dû y avoir une erreur de salle.

Elle avait l'air vraiment désolée.

Elle les raccompagna jusqu'au hall, s'excusa encore, leur souhaita une bonne journée. Personne ne protesta. Il n'y avait rien contre quoi protester : pas une décision, pas un refus, pas même un retard — seulement une matinée passée là au lieu d'ailleurs, ce qui ne se réclame nulle part et ne s'appelle rien. Et de toute façon la jeune femme n'y était pour rien.

Sur le trottoir, ils restèrent groupés une minute, dans cette hésitation des gens qui viennent de partager quelque chose de trop mince pour être nommé. Vincent proposa un café. Lucas dit qu'il devait aller chercher sa fille. Simone Reille était déjà partie.

Élie chercha Jonas des yeux, pour lui dire quelque chose — il ne savait pas quoi, il avait juste envie de continuer.

Jonas traversait la rue, seul, sans se retourner.