Il y avait quatre instituts de préparation dans la ville, et une règle semblait les gouverner tous, silencieuse et jamais démentie : le plus cher était le plus discret.
Élie passait devant celui de la rue des Verriers deux fois par semaine, en allant chez le poissonnier, et il n'y avait jamais surpris qu'une plaque de laiton, patinée à force d'avoir été essuyée, et un interphone sans le moindre nom de résident. Institut Sarkis. Accompagnement à l'évaluation. Sur rendez-vous. Pas de vitrine, pas de tarif affiché, pas de photographie de couple souriant dans une lumière de fin d'après-midi — rien de ce qui, ailleurs, sert à rassurer un client hésitant. C'était au contraire cette absence totale de sollicitation qui devait convaincre : on n'annonce pas la couleur à des gens qui savent déjà, avant même d'appuyer sur le bouton, ce qu'ils viennent chercher.
Les autres établissements se montraient moins délicats avec l'inquiétude de leurs clients.
Boulevard de la Tuilerie, on avait mis en devanture, dans un cadre doré qui essayait d'imiter le solennel, une grande feuille imprimée présentée comme la grille — reproduction, évidemment, la vraie n'étant pas publique, et personne n'ayant jamais expliqué d'où sortait celle-ci, ni qui l'avait dessinée, ni sur quoi elle se fondait ; sous la feuille, des chiffres de réussite couraient en lettres orange, du genre qu'on emploie pour vendre des soldes ; et sous les chiffres, en caractères si petits qu'il fallait s'approcher pour les lire, la mention légale qui indiquait que ces chiffres étaient déclaratifs, c'est-à-dire qu'ils ne prouvaient rien et n'engageaient personne.
Il y avait toujours quelqu'un devant. À toute heure du jour, on pouvait compter un homme ou une femme arrêté sur le trottoir, penché, remontant les colonnes de haut en bas comme on lit une carte du ciel par nuit sans lune : en cherchant, parmi des lignes qui ne parlaient de personne en particulier, la constellation précise qui aurait pu, par un heureux hasard de l'alignement, parler de soi.
Le prix d'un accompagnement complet — six semaines, trois séances hebdomadaires — avoisinait les neuf mille. Il fallait y ajouter l'entretien de maintien, deux séances par trimestre, reconduites indéfiniment puisque personne ne savait jamais quand la lettre viendrait frapper à sa porte ; et c'était précisément là, dans cette reconduction sans fin, que se faisait le véritable commerce.
Mme Diallo, du dessous, avait vendu la voiture de son mari pour offrir cela à son fils. Elle l'avait raconté à Élie dans la cage d'escalier, un soir, en s'excusant presque, sur ce ton bas qu'on emploie pour justifier une dépense qu'on sait déraisonnable et qu'on referait pourtant sans hésiter. Le fils était passé. On ne saurait jamais si c'était grâce au stage, et c'est très exactement ce qui faisait tenir le commerce debout depuis des décennies : aucune de ces écoles n'avait jamais eu à prouver quoi que ce soit devant un tribunal ni devant personne ; il leur suffisait d'exister au bon endroit, à la bonne heure, dans l'inquiétude ordinaire des gens.
Le Bureau publiait chaque année une brochure rappelant, en toutes lettres, que la préparation n'était ni requise ni recommandée, et il l'expédiait dans les mêmes camions, sur les mêmes palettes, que les prospectus qu'elle prétendait démentir.
Ils se retrouvèrent le jeudi soir, après le médical, dans un café de la place dont les chaises dépareillées et le comptoir en zinc rayé semblaient avoir traversé le siècle sans qu'on y touche. C'était Vincent qui l'avait proposé, et parmi les six qui vinrent, aucun n'avait trouvé de raison de refuser. Seule Simone Reille avait dit qu'elle était fatiguée, et Élie avait compris, au ton qu'elle avait pris pour le dire, que ce n'était pas vrai, et qu'elle ne se donnait même pas la peine de rendre le mensonge crédible.
On parla d'abord d'autre chose, comme on le fait toujours quand le vrai sujet attend, tapi, que quelqu'un se décide. La chaleur, le médical, la prise de sang qui avait pris quatre minutes pour une matinée entière d'attente la veille — une disproportion que chacun trouvait comique sans que personne ne rie vraiment. Puis Samuel demanda, d'un ton qu'il voulait détaché et qui ne l'était qu'à moitié :
— Vous vous préparez, vous ?
Il y eut le silence exact qu'il fallait — celui qui précède un aveu, et que tout le monde reconnaît sans jamais savoir le nommer.
— Moi oui, dit Lucas. Enfin, j'ai acheté un protocole.
— Un protocole ?
— Un classeur. D'occasion. Neuf cents. Le mec l'avait passé il y a deux ans, il l'a revendu.
Clara demanda si c'était légal. Lucas dit qu'il ne savait pas, et il eut ce petit rire bref des gens qui ont posé la question à personne en particulier, exprès, pour ne pas avoir à y répondre eux-mêmes.
— Et ça dit quoi ?
— Ça dit les épreuves. Toutes. Avec ce qu'ils regardent dans chacune.
Il se pencha au-dessus de la table, baissa la voix comme s'il craignait qu'on l'écoute depuis le comptoir, visiblement content, pour une fois, de détenir quelque chose que les autres n'avaient pas.
— Y en a une où on te met en file de rationnement, avec des vivres à récupérer, et ils comptent combien de fois tu regardes derrière toi. Faut pas regarder derrière. C'est écrit noir sur blanc.
Samuel posa son verre, plus lentement qu'il ne l'avait soulevé.
— C'est vrai, ça ?
— C'est dans le classeur.
— Non mais c'est vrai ?
Personne ne répondit. Le silence, cette fois, n'avait plus rien d'exact ; il traînait, gênant, et personne ne savait par quel bout le reprendre.
— Attends, dit Clara. Neuf cents.
— Ouais.
— Tu as payé neuf cents balles pour un classeur photocopié.
— J'ai une fille.
Il l'avait dit vite, presque sans respirer, comme on abat une carte qu'on espère décisive.
— Ce n'est pas ce que je veux dire. Ce que je veux dire, c'est qu'il y a des gens qui mettent neuf mille et des gens qui ne mettent rien du tout, et qu'on est tous notés sur la même grille.
— Ça, dit Vincent, c'est la plus vieille conversation du monde.
— Ce n'est pas une raison pour ne pas l'avoir.
Élie, qui n'avait rien dit depuis le début, s'entendit demander, presque malgré lui :
— Ça n'a jamais été attaqué ? Les instituts ?
— Si, dit une voix qu'il ne connaissait pas encore assez pour la reconnaître.
Personne ne l'avait vue entrer. Simone Reille avait posé son cabas de toile sur la chaise du bout, tout au bout de la table, avec la tranquillité de quelqu'un qui n'a jamais eu besoin qu'on lui fasse une place — et qui, précisément pour cette raison, obligeait tout le monde à en faire une.
— Vous n'étiez pas fatiguée ? dit Vincent.
— Je le suis. J'ai changé d'avis en route.
Elle commanda un thé, d'une voix qui portait sans s'élever, et attendit qu'on la lui apporte avant de reprendre, comme si l'ordre des choses avait pour elle son importance.
— Ça a été attaqué trois fois. En 2049, en 2058, et il y a six ans. Rupture d'égalité devant une mesure publique susceptible d'affecter la vie : c'était l'argument, formulé ainsi dans les minutes du procès, et il n'était pas idiot.
— Et alors ?
— Rejeté trois fois. Le raisonnement est le même à chaque décision, et il est imparable. La préparation n'est ni requise ni recommandée ; l'État ne peut être tenu responsable de l'inégalité créée par un marché qu'il n'a pas institué et dont il conteste publiquement l'efficacité.
— C'est dégueulasse, dit Lucas.
— C'est juridiquement inattaquable. Ce n'est pas la même chose, et c'est ce que je faisais toute la journée, pendant vingt-deux ans : la différence entre ces deux phrases-là.
Elle dit cela sans emphase, comme on énonce un fait de nature plutôt qu'une confidence, et personne ne releva le ce que je faisais, sauf Élie, qui le rangea quelque part en lui, dans cet endroit où il gardait ce qui ne servait à rien tout de suite.
C'est à ce moment-là que Jonas parla.
Il n'avait rien dit depuis une demi-heure, et sa présence même avait fini par se fondre dans le mobilier. Il faisait tourner son verre sur la table, sans le soulever, en le poussant du bout des doigts comme on pousse un pion qu'on n'a pas encore décidé de jouer, avec ce sourire un peu trop immuable qu'il gardait en toute circonstance — ni plus large dans la joie, ni plus mince dans la gêne, toujours la même mesure exacte, comme quelque chose qu'on aurait réglé une fois pour toutes, à l'usine, et qu'on ne retouchait plus depuis.
— La file de rationnement, ils l'ont retirée.
Un temps, épais, pendant lequel personne ne bougea.
— Pardon ?
— Retirée il y a un an. Elle avait servi quatre sessions. Elle ne reviendra pas.
Lucas le regarda comme on regarde quelqu'un qui vient de dire une bêtise avec beaucoup trop d'aplomb pour que ce soit tout à fait rassurant.
— C'est écrit dans le classeur.
— Ton classeur a deux ans. Le catalogue tourne à chaque session. Ils en gardent deux ou trois d'une fois sur l'autre, pour l'étalonnage, ils retirent le reste, et ils en fabriquent de nouvelles. C'est la seule chose que le Bureau fasse vraiment bien.
Vincent leva les sourcils, amusé, déjà prêt à en rire.
— Et vous savez ça comment ?
Jonas continua de pousser son verre, du même geste égal, comme si la question ne méritait pas qu'on interrompe le mouvement.
— J'ai fait ça douze ans.
Il ne développa pas. Il n'y eut ni gêne ni fierté dans la façon dont il le dit ; il posa la phrase sur la table comme on pose un objet dont on ne veut plus s'occuper, et dont on espère, sans trop y croire, que quelqu'un d'autre se chargera.
— Vous étiez coach, dit Clara.
— Formateur. Institut Sarkis, puis à mon compte.
— Sarkis ? La rue des Verriers ?
— Six ans.
— Et ça marche ? demanda Clara. Sincèrement.
— Sur A et B, oui. On peut faire progresser un score cognitif de quelques points, un score émotionnel un peu plus, avec les bons exercices et assez d'heures. C'est publié, c'est standardisé, c'est le même test depuis des décennies : ça se travaille comme un concours.
— Et sur C ?
Jonas la regarda un instant, comme s'il soupesait la quantité de vérité que la soirée pouvait encore encaisser.
— Rien du tout. On vend autre chose sur C. On vend l'idée qu'on vend quelque chose.
Vincent siffla, à moitié pour rire, et personne ne rit avec lui.
Simone Reille reposa sa tasse très doucement, avec une précision presque chirurgicale, comme si le moindre bruit aurait pu abîmer ce qui venait d'être dit.
Lucas n'avait pas bougé. Il avait la main à plat sur la table, comme pour s'y retenir, et il ne pensait manifestement plus qu'à une chose, qui était les neuf cents.
— Donc mon classeur, il sert à rien.
— Il sert à te rassurer.
— Neuf cents.
— Je sais. Le mien coûtait plus cher.
Il y eut un silence pénible, de ceux qui s'installent et qu'on sent s'épaissir. Vincent essaya de le couper avec une plaisanterie sur les vide-greniers. Le silence resta, indifférent, comme s'il n'avait pas entendu.
— Vous en avez préparé combien ? demanda Simone Reille.
— Beaucoup.
— Ce n'est pas ce que je vous ai demandé.
— Je sais.
Il ne répondit pas davantage, et elle n'insista pas — et Élie eut le sentiment très net, presque physique, qu'il venait de se passer entre ces deux-là quelque chose dont personne d'autre à la table ne détenait la clé.
— Alors on fait quoi ? dit Clara. Si on ne peut rien savoir, on fait quoi ?
Jonas releva la tête pour la première fois depuis le début de la soirée, comme si la question, enfin, méritait qu'on la regarde en face.
— Vous ne pouvez rien savoir sur les épreuves. Personne ne peut. Moi non plus, et j'étais du bon côté du mur pendant douze ans : on découvrait le catalogue en même temps que vous, en le voyant tomber sur les candidats. C'est pour ça que j'ai arrêté, d'ailleurs. Je vendais un savoir qui pourrissait plus vite que je ne le vendais.
— Alors vous ne pouvez rien pour nous.
— Je peux vous dire ce qu'ils cherchent. Ça, ça ne change pas. Ça n'a pas changé en quarante-quatre ans.
Il ajouta, en reposant son verre pour de bon, cette fois, comme on clôt une affaire :
— Et vous aurez une restitution à la fin. Ça ne vous servira à rien, elle arrive après.
Personne ne demanda ce qu'était une restitution.
Clara parla de l'heure. Vincent relança la conversation sur autre chose, avec cette énergie un peu forcée qu'il déployait chaque fois qu'un silence menaçait de durer. Personne ne revint sur le mot.
Lucas s'était redressé sur sa chaise. Il y avait sur son visage quelque chose de très simple et de très nu, qui était de l'espoir pur, sans arrière-pensée, et Élie le vit arriver de loin, comme un phare qu'on aperçoit avant le bateau lui-même, et il n'aima pas ce qu'il ressentit en le voyant.
— Vous allez nous dire ce qu'ils cherchent ?
— Oui.
— Combien ça coûte ?
— Rien.
— Non mais sérieusement.
— Rien, dit Jonas. Je ne prends plus d'argent pour ça.
Samuel n'avait rien dit depuis un moment, occupé à observer la scène avec cette attention immobile qui était la sienne. Il finit par poser son verre, définitivement cette fois.
— Je vais venir, dit-il. Mais je veux dire une chose avant, sinon je vais la garder pour moi et ça va m'empêcher de dormir.
— Vas-y.
— Ce que vous allez nous apprendre, c'est ce qu'ils veulent. Pas ce qui est bien. Ce sont deux choses différentes et il ne faudra pas les confondre, parce qu'au bout de quarante jours on ne saura plus.
— C'est exact, dit Jonas.
— Vous ne discutez pas ?
— Non. C'est exactement ce qui m'est arrivé, en douze ans. Je ne vais pas vous dire le contraire le premier soir.
Samuel hocha la tête et dit d'accord, et ce fut, de toute la soirée, la conversation la plus courte et la plus importante.
Clara dit oui après lui, avec un décalage d'une seconde qu'aucun des deux ne releva. Vincent dit qu'il n'était pas contre apprendre des choses, ce qui n'était pas tout à fait un oui, et Lucas dit oui trois fois, comme s'il craignait qu'on ne l'ait pas entendu les deux premières.
Jonas se tourna vers Élie.
Élie regardait le fond de son verre, où la lumière du café faisait une tache tremblée. Il avait senti la question venir depuis le début, comme on sent venir un orage à l'odeur avant même d'entendre le tonnerre, et il avait eu le temps de préparer une phrase polie, quelque chose sur le fait qu'il verrait, qu'il y réfléchirait — une de ces formules qui ne coûtent rien et qui font gagner une semaine.
— Non, dit-il.
Vincent rit.
— Comment ça, non ?
— Non merci.
— Tu as entendu ce qu'il a dit ? Il ne vend rien, il ne promet rien.
— J'ai entendu.
— Et ?
Élie chercha, dans cet endroit de lui-même où il rangeait ce genre de choses, et ce qu'il trouva ne lui plut pas, et il le dit quand même.
— Si je viens, je vais apprendre ce qu'ils veulent. Et ensuite je ne saurai plus si je fais les choses parce qu'elles sont bien ou parce qu'elles sont notées. Samuel vient de le dire mieux que moi.
— Samuel vient et il l'a dit.
— Oui.
— Donc lui c'est du courage et toi c'est quoi ?
Élie ne répondit pas.
Jonas hocha la tête une fois, sans insister, et reprit son verre comme si de rien n'était. Il n'avait pas l'air surpris. Il n'avait pas l'air déçu non plus, et c'est précisément ce qui, sur le trajet du retour, empêcha Élie de dormir : Jonas avait eu, pendant un quart de seconde à peine, l'expression exacte d'un homme qui vient de reconnaître un type de dossier.
Lucas le rattrapa devant le café, pendant que les autres finissaient leurs verres, dans l'air du soir devenu presque respirable.
— Attends. Tu sais ce que je pense ?
— Non.
— Moi je bâche des maisons. Après les orages. L'an dernier, quatorze en quatre jours, des familles qui dormaient dessous le soir même.
Il s'arrêta, comme s'il venait de se raviser en plein élan.
— Non, laisse tomber.
— Vas-y.
— Non, ça va faire pleurnicher. Je le dirai une autre fois.
Il remit son casque sous le bras et traversa la place, sans se retourner.