LE BARÈME
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PARTIE I — L'INSTRUCTION

3. La cohorte

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

La salle 2 sentait le produit d'entretien et le café, et il y avait sept chaises disposées en arc de cercle. Une affiche au mur rappelait les gestes qui sauvent en cas de malaise, avec un schéma dont personne n'avait jamais réussi à comprendre si la victime dessinée respirait ou non.

Elles n'étaient pas alignées. Elles n'étaient pas non plus disposées au hasard : chacune était tournée vers le centre selon un angle d'une quinzaine de degrés, assez pour qu'on se vît, pas assez pour qu'on se fît face — angle qui avait été déterminé quelque part, par quelqu'un, à l'issue de travaux dont le rapport devait exister et que personne ne lirait jamais.

Élie arriva le troisième. Une femme âgée était déjà assise, très droite, un cabas en toile posé à ses pieds, et elle lui adressa un signe de tête bref, sans sourire, du genre qu'on échange entre gens qui ne vont pas se raconter leur vie. Elle portait ses soixante-treize ans comme on porte un dossier qu'on refuse de reposer : sans un geste inutile, avec cette économie de mouvement qui, chez quelqu'un de jeune, passerait pour de la timidité. Le deuxième était un homme d'une quarantaine d'années debout près de la fenêtre, mains dans les poches, qui regardait la cour comme s'il l'avait déjà vue. Élie choisit la chaise du bout et posa sa convocation sur ses genoux, puis la rangea dans sa poche parce que personne d'autre n'avait la sienne à la main.

Les autres entrèrent par intervalles de deux ou trois minutes. Un grand type d'une trentaine d'années, souffle court, qui s'excusa d'un geste bien qu'il fût en avance — des mains qui ne savaient pas se cacher dans une salle d'attente, et qui semblaient empruntées à quelqu'un de plus vieux que lui. Un couple, ensemble, qui se sépara à l'entrée pour ne pas s'asseoir côte à côte et se rassit finalement côte à côte. Puis un homme en chemise claire qui dit bonjour à voix haute, à tout le monde, et à qui quatre personnes répondirent — les cheveux coiffés avec un soin qui trahissait une bonne demi-heure de miroir, pour une convocation où, en théorie, personne n'était censé le juger sur son apparence.

— Aydin, dit-il en tendant la main au grand type. Vincent.

— Lucas.

— Lucas, très bien. Vous avez trouvé facilement ? Moi j'ai tourné vingt minutes. Ils ont mis un centre d'évaluation dans une zone sans parking, il fallait y penser.

Le grand type rit. La femme âgée regarda ses mains.


Il y eut alors ce moment que connaissent les salles d'attente, les compartiments de train et les ascenseurs bloqués : le moment où plusieurs personnes qui ne se connaissent pas doivent décider, sans que personne ait posé la question, si elles vont se parler ou tenir jusqu'au bout dans le silence. Cela se joue en une quinzaine de secondes, cela ne se rattrape pas, et cela dépend presque toujours d'une seule personne.

Vincent trancha pour tout le monde.

Il fit le tour, prit les prénoms, les répéta une fois chacun pour les retenir — c'était visiblement une technique, et elle fonctionnait. En quatre minutes la salle avait un fond sonore.

— Et vous faites quoi, Lucas ?

— Couvreur.

— Ah. Vous avez du boulot en ce moment.

— J'ai que ça. Après chaque orage on est débordés trois semaines. L'an dernier j'ai bâché quatorze maisons en quatre jours.

— Quatorze en quatre jours ?

— Quatorze.

Il l'avait dit sans se vanter, comme un chiffre.

Vincent passa au couple.

— Chennaoui. Clara, Samuel.

Samuel avait repassé sa chemise pour une convocation administrative, avec ce même soin qu'il mettait à tout, y compris à ce qui n'en demandait aucun. Elle, de son côté, portait les cheveux courts depuis vingt ans, pour la même raison qu'elle portait tout le reste : parce que ça ne demandait pas qu'on y pense deux fois le matin.

Ni l'un ni l'autre n'avait jamais été convoqué avant ce matin-là — la première fois que le sort les désignait, à quarante-trois ans passés, ce qui n'avait rien d'anormal et qui ne manqua pourtant pas de surprendre Clara elle-même, qui s'était longtemps demandé si on l'oublierait tout à fait.

— Admissions, dit Clara. Hôpital de secteur.

— Ah. Vous devez en voir passer.

— Je vois passer tout le monde. C'est même la définition.

— Et vous ?

— Métrologie, dit Samuel. J'étalonne des instruments de mesure.

— C'est-à-dire ?

— Une balance, un thermomètre, un débitmètre. Je vérifie qu'ils disent la vérité.

Vincent le regarda deux secondes de trop.

— Ça alors, dit-il.

Et il éclata de rire, et Clara aussi, et Samuel dit quoi ? et personne ne répondit, et Élie s'aperçut qu'il souriait lui aussi et se demanda si c'était bien le moment.


— Et vous, madame ?

— Reille.

— Votre prénom, je voulais dire.

— Reille suffira.

Vincent encaissa sans se démonter, et Élie vit la vieille femme relever les yeux une demi-seconde, satisfaite, comme quelqu'un qui vient de poser une borne.

— Vous étiez dans quoi, madame Reille ?

— À la retraite.

— Avant.

— Fonction publique.

— Ah, dit Vincent, comme si ça voulait dire quelque chose.

L'homme de la fenêtre était le dernier. Il se retourna, donna sa main.

— Jonas.

— Vincent. Vous faites quoi, Jonas ?

Il y eut un temps. Court, mais Élie le remarqua parce qu'il était assis en face et qu'il n'avait rien d'autre à faire que regarder.

— Formation, dit Jonas.

— Ah, formation. Formation en quoi ?

— Adultes.

Vincent hocha la tête et n'insista pas, parce que ce n'était pas intéressant, et il passa à autre chose. Jonas alla s'asseoir sur la chaise la plus éloignée de la porte.


— Bon, dit Lucas au bout d'un moment. Faut que je pose la question ou personne ne va la poser.

Il regarda l'arc de cercle.

— On est censés se comporter comment, là ? Entre nous ?

Personne ne répondit tout de suite.

— C'est-à-dire ? dit Clara.

— Bah, on va se voir pendant quarante jours. On sait qu'on est notés. Donc là, maintenant, dans cette salle : est-ce qu'on est nous, ou est-ce qu'on fait quelque chose ?

— On est nous, dit Samuel.

— Facile à dire.

— Non, ce n'est pas facile. C'est juste la seule option qui tienne. Si tu décides de « faire quelque chose », il faut savoir quoi, et personne ne sait quoi. Tu vas passer quarante jours à optimiser à l'aveugle. C'est le meilleur moyen de devenir dingue et de mal jouer en plus.

— Alors on ne fait rien ?

— On vit. C'est déjà beaucoup.

Vincent s'était adossé, bras croisés, avec l'air de quelqu'un qui a déjà entendu la conversation.

— Il a raison sur un point, dit-il. Optimiser, ça ne marche pas. J'en suis à ma quatrième, je peux vous le dire.

Il y eut un silence net.

— Votre quatrième ? dit Clara.

— Quatrième. Trois passées.

— Vous avez quel âge ?

— Quarante-six.

Lucas se pencha en avant.

— Et vous faites quoi, alors ? Concrètement.

— Rien. Je viens, je fais ce qu'on me dit, je rentre chez moi. La première fois, à dix-neuf ans, j'ai été malade six semaines avant. La deuxième j'ai perdu huit kilos. La troisième ça allait. Là ça va très bien.

— Et à la fin, dit Clara, ils vous expliquent ?

— Ils vous envoient une lettre avec un chiffre.

— C'est tout ?

— C'est tout. Trois fois, trois lettres, trois chiffres. Vous ne saurez jamais ce qu'ils ont regardé et ils ne vous le diront pas.

Il dit ça sans amertume, comme on décrit un guichet.

— C'est parce que vous savez comment ça marche.

— Non. Personne ne sait comment ça marche. C'est parce que je m'y suis fait.

Il dit ça gaiement, et Élie fut le seul, apparemment, à trouver que la phrase était moins gaie que le ton.


Ce fut Simone Reille qui parla ensuite, sans lever la voix, et tout le monde se tourna parce que c'était la première fois.

— Vous avez tous tort.

— Ah, dit Vincent, ravi.

— Vous discutez pour savoir s'il faut être soi-même ou jouer un rôle. Comme si c'étaient deux choses différentes et qu'on pouvait choisir. Vous êtes assis dans une salle depuis dix minutes et vous avez déjà donné vos métiers, votre âge, le nombre de maisons bâchées et le nombre d'évaluations passées. Vous avez tous fait ça. Personne ne vous l'a demandé.

— Et alors ?

— Alors ce n'est pas une question qui a une réponse. Vous êtes déjà en train de le faire.

Elle rouvrit son cabas et n'ajouta rien.

Lucas regarda Élie.

— Elle vient de dire quoi, là ?

— Je ne sais pas, dit Élie.

Ce n'était pas vrai. Il avait très bien compris et il n'avait pas envie de le formuler à voix haute, parce que la formulation aurait été à peu près : il n'y a pas de vous en dessous, il n'y a que ça, et qu'il avait passé trente-quatre ans à croire le contraire.


Mme Rahimi entra à huit heures quinze avec un classeur et une bouilloire, des chaussures choisies pour tenir debout huit heures et non pour qu'on les regarde — le seul détail de sa tenue qui n'eût jamais été pensé pour quelqu'un d'autre qu'elle.

C'était une femme d'une cinquantaine d'années, coiffée court, avec ce visage aimable et un peu fatigué qu'ont les gens qui reçoivent du public depuis longtemps. Elle posa la bouilloire sur la desserte, dit qu'il y avait du thé et du café et qu'ils pouvaient se servir quand ils voulaient, vraiment quand ils voulaient, pas seulement aux pauses. Elle dit qu'elle était désolée pour la chaleur, que la climatisation était limitée à vingt-neuf degrés par la réglementation et que tout le monde le savait mais qu'elle préférait le dire.

Puis elle ouvrit le classeur et fit l'appel.

— Adeyemi Élie.

— Oui.

— Aydin Vincent.

— Présent, dit Vincent, et deux personnes sourirent.

— Belhaj Lucas.

— Oui.

— Chennaoui Clara. Chennaoui Samuel.

— Oui. Oui.

— Ilunga Jonas.

— Oui.

— Reille Simone.

Un silence d'un quart de seconde.

— Oui.


Elle referma le classeur et resta debout, les mains posées dessus.

— Vous êtes sept. La session dure quarante jours. Vous serez convoqués certains jours et pas d'autres ; les jours sans convocation, vous rentrez chez vous et vous reprenez votre vie normalement, c'est important. Vous avez le droit de vous parler entre vous, vous avez le droit de vous voir en dehors, il n'y a aucune consigne là-dessus.

Elle marqua un temps.

— Deux choses, et je préfère vous les dire moi-même, parce qu'elles sont écrites dans le dossier que vous recevrez tout à l'heure et que ça fait toujours un choc de les découvrir seul chez soi.

Elle leva un doigt.

— La première, c'est que vous allez recevoir un score. Il sert à la décision de cette session, et il ne s'arrête pas là : au titre de l'article 3 du texte fondateur, il demeure opposable jusqu'à votre convocation suivante. Ordre de priorité en situation de ressource contrainte.

Elle le dit du même ton que le reste, comme une clause parmi d'autres, et elle passa à la suite sans marquer de pause.

Personne ne leva la main. Ce n'était pas une phrase qui appelait une question ; c'était une phrase qui n'en avait pas l'air.

— Et si c'est la cinquième ? dit Simone Reille.

— S'il s'agit de votre cinquième évaluation, madame Reille, le score est définitif. Vous sortez du tirage et le rang que vous obtenez cette année est celui que vous garderez.

— Jusqu'à quand ?

— Jusqu'au bout.

— La deuxième, c'est le taux de non-conformité attendu sur cette session. Il est de un sur huit.

Personne ne dit rien. Élie entendit la bouilloire cliquer en refroidissant.

— Est-ce que vous avez des questions ?

Vincent leva un doigt.

— Un sur huit obligatoire, ou un sur huit en moyenne ?

— C'est un seuil de points, monsieur Aydin. Le taux est une prévision nationale, il n'est pas appliqué cohorte par cohorte. Statistiquement, il se réalise.

— Et c'est toujours un sur huit ?

— Non. Le seuil est arrêté par exercice.

— Il était à combien l'an dernier ?

Mme Rahimi consulta son classeur, ce qui n'était pas nécessaire.

— Un sur seize.

Il y eut un mouvement dans la salle.

— Alors pourquoi le double cette année ?

— Parce que 2075 a été une année calme, monsieur Aydin. Pas de vague longue, pas de crue majeure, un seul épisode de niveau 3 en juillet. C'est une bonne nouvelle et je vous invite à la prendre comme telle.

Elle referma le classeur.

— Je sais ce que vous êtes en train de vous dire et vous avez raison de vous le dire. Je n'ai pas d'autre réponse.

— Donc en théorie on peut tous passer.

— En théorie, oui.

— Et en pratique ?

Mme Rahimi eut un sourire qui n'était pas ironique, et c'est ce qui le rendait terrible.

— En pratique, je fais des sessions depuis onze ans.


Samuel leva la main, ce qui parut incongru.

— Une question technique.

— Allez-y.

— Le seuil est à combien cette année ?

— Cent soixante-deux.

— Cent soixante-deux sur combien ?

Mme Rahimi eut, pour la première fois, un temps d'arrêt.

— Les sections A et B ont un plafond publié. Il est dans le livret. La section C n'en a pas.

— Pas de plafond publié, ou pas de plafond ?

— Pas de plafond publié, monsieur Chennaoui.

— Donc on ne sait pas ce que vaut un point.

— Non.

— Vous vous rendez compte que ce n'est pas une mesure ?

Il ne l'avait pas dit agressivement. Il l'avait dit du ton dont il aurait signalé qu'une porte ferme mal.

— Je ne suis pas en mesure de vous répondre là-dessus, dit Mme Rahimi. Ce n'est pas une dérobade : je ne suis pas en mesure. Je suis coordinatrice de session. Je ne construis pas la grille et je ne l'ai jamais vue en entier.

Clara posa la main sur l'avant-bras de Samuel.

— C'est bon, dit-il. C'était juste une question.


Mme Rahimi dit ensuite qu'elle allait leur distribuer le livret et qu'il fallait vérifier l'orthographe des noms parce que les corrections après coup prenaient un temps fou. Elle passa dans le rang. Elle avait apporté sept livrets et sept stylos, et elle s'excusa auprès de Clara parce que le stylo ne marchait pas et elle en sortit un autre de sa poche.

Ils vérifièrent leurs noms. Ils signèrent la feuille de présence. Vincent demanda s'il y avait un parking pour les prochaines fois et Mme Rahimi dit qu'elle allait se renseigner, et elle le nota sur un post-it, sincèrement.

Quand elle sortit, il resta un silence long.

Ce fut Lucas qui le rompit, à mi-voix, sans s'adresser à personne en particulier :

— Onze ans. Ça fait combien de gens, onze ans ?

Personne ne répondit. Simone Reille se pencha, prit son cabas, en sortit un thermos et se servit sans se lever, ce qui obligeait à un mouvement de poignet difficile qu'elle exécuta parfaitement.


Élie regarda l'arc de cercle. Sept chaises, sept personnes, et personne, depuis une heure, n'en avait bougé une seule d'un centimètre.

Un sur huit. Ils étaient sept. Cela voulait dire qu'il n'y en aurait peut-être aucun, et cela voulait dire que ce serait probablement quelqu'un, et il n'existait aucune manière de tenir les deux idées en même temps.

Il fit le calcul sans le vouloir.

Il sut, à la façon dont Clara avait cessé de regarder Samuel, qu'elle venait de le faire aussi. Il vit Lucas regarder ses mains. Il vit Simone Reille boire son thé sans que rien ne se passe sur son visage.

Et il vit Jonas, contre le mur du fond, qui ne calculait pas — qui les regardait calculer, l'un après l'autre, dans l'ordre, comme on relève des chiffres.

Puis Vincent Aydin se leva, alla jusqu'à la desserte, et demanda qui voulait un café.

Quatre mains se levèrent. Il les servit un par un, en demandant à chacun sucre ou pas sucre, et il apporta le dernier à Simone Reille qui n'avait rien demandé, et elle le prit.