LE BARÈME
← Sommaire
Taille du texte

PARTIE I — L'INSTRUCTION

2. Le bureau

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

Ariane Sandoval avait devant elle le dossier 4-2211, qui pesait cent quarante grammes et contenait un homme.

Elle s'habillait comme on rédige une synthèse : pour qu'on ne remarque rien de particulier.

Elle avait pris l'habitude de les soupeser avant de les ouvrir, non par superstition mais pour gagner trois secondes : les dossiers légers étaient les cas nets, décision en vingt minutes dans un sens ou dans l'autre ; les lourds, ceux qui passaient les deux cents grammes, étaient ceux où les évaluateurs de terrain avaient beaucoup écrit, et les évaluateurs de terrain n'écrivent beaucoup que lorsqu'ils ne sont pas d'accord entre eux. Un dossier épais est un dossier sur lequel on s'est disputé. C'est la seule chose que le poids d'un homme vous apprenne sur lui.

Cent quarante grammes. Elle ouvrit.

NOM : Osei. PRÉNOM : Louis-Marie. NÉ LE : 12.03.2040. ÉVALUATION : 5 / 5. SITUATION : marié, deux enfants mineurs. PROFESSION : technicien de maintenance, réseaux d'eau.

Elle sortit la grille et la posa à sa droite, alignée sur le bord de la table, puis décapuchonna le stylo.

Le stylo était fourni. Tout était fourni. Le bureau, la lampe, la grille, la chaise à hauteur réglable et la chaise pour le visiteur qui ne venait jamais ; et, sous le poignet, ce petit tapis de sous-main en feutre gris, distribué au service on ne savait plus quand, dont personne n'avait jamais expliqué la fonction et dont chacun avait fini par comprendre qu'il absorbait le bruit du stylo. C'était une pièce très silencieuse. Cela n'avait pas été laissé au hasard non plus.


Section A, cognitif. Rien à signaler. Osei réparait des vannes depuis dix-neuf ans et savait lire un plan de réseau, ce que la grille traduisait par un score à deux chiffres — une épreuve standardisée, publiée dans le livret, la même depuis des décennies, et que n'importe quel candidat pouvait en théorie préparer à l'avance. La plupart le faisaient. Elle reporta.

Section B, émotionnel. Elle lut les relevés. C'était le même principe : un instrument publié, connu, sur lequel des générations de candidats s'étaient entraînés avant elle. Osei avait pleuré à quatorze secondes, ce qui était bien : quatre secondes plus tôt, on note la performance ; quarante secondes plus tard, on note le défaut d'attachement. Entre les deux s'ouvre une fenêtre d'une trentaine de secondes pendant laquelle un homme a le droit d'être un homme. Elle reporta.

Section C, situationnel. C'était là que ça se jouait toujours.

Elle tourna les feuillets. Hébergement collectif : conforme. Salle d'attente : conforme, avec la mention initiative spontanée pour un verre d'eau apporté à une candidate. Séquence 6 : conforme.

Séquence 9 — et là il y avait deux pages, et une écriture différente sur la seconde.


Séquence 9. Régularisation téléphonique. Le candidat est installé seul en cabine et invité à contacter le service des affiliations pour corriger une erreur portée à son dossier. L'erreur est réelle, la correction est nécessaire, le numéro fonctionne. Durée moyenne de la séquence sur la cohorte : 22 minutes.

(Séquence retirée du catalogue depuis. Étalonnage conservé.)

Le premier évaluateur avait écrit : Attente de neuf minutes avant décroché. Interlocutrice de l'antenne de Sorge. Le candidat a exposé son cas trois fois, l'interlocutrice ne disposant manifestement pas des habilitations nécessaires. Ton du candidat : patient. Aucune élévation de voix. A mis fin à l'appel. Conforme.

Le second avait écrit : Je ne suis pas d'accord avec la cotation de mon collègue et je transcris l'échange complet en annexe 3. J'attire l'attention sur les dix dernières secondes.

Ariane alla chercher l'annexe 3.

Elle passa les neuf minutes de musique d'attente, résumées par la mention (attente) ; puis les trois exposés successifs du même problème, de plus en plus courts, comme toujours ; puis les excuses de l'opératrice, qui étaient nombreuses et n'arrangeaient rien.

Puis elle arriva à la fin.

— Bon. Écoutez, ce n'est pas grave. — Je suis vraiment désolée, monsieur, je vais essayer de voir avec ma collègue si— — Non, non. Ne vous embêtez pas. Ce n'est pas de votre faute. Ce n'est pas de votre faute si on vous a mise là. — ... — Bonne journée, madame. (fin de communication à l'initiative du candidat) (rire du candidat, 4 secondes, cabine)


Ariane resta un moment le stylo levé.

Elle relut les deux phrases. Ce n'est pas de votre faute. Ce n'est pas de votre faute si on vous a mise là.

Ce n'était pas une insulte. Il n'avait pas élevé la voix ; il avait pris le ton qu'on prend pour consoler ; il avait absous cette femme d'une faute qu'elle n'avait pas commise, et l'avait par la même phrase logée dans un endroit où l'on met les gens et d'où ils ne peuvent pas répondre. Puis il avait raccroché avant qu'elle pût le faire, ce qui était le seul geste violent de l'opération et le seul qui ne figurât dans aucune case.

Il existait une entrée pour l'insulte : verbalisation agressive, coefficient faible, on avait établi depuis longtemps que presque tout le monde s'énerve au téléphone. Il n'y en avait aucune pour la douceur.

Puis il avait ri quatre secondes.

C'était le rire qui l'arrêtait. Il n'y avait pas d'entrée pour le rire non plus. Un homme qui rit tout seul dans une cabine, après avoir fait une petite méchanceté sans conséquence à une inconnue qu'il n'entendra jamais plus — la grille n'avait rien à dire là-dessus ; et Ariane sentait bien qu'il y avait pourtant là quelque chose à dire, et qu'elle ne saurait pas le formuler assez vite pour que ça vaille quoi que ce soit.

Elle relut marié, deux enfants mineurs, ce qu'elle n'aurait pas dû faire, parce que la situation familiale figure au dossier pour des raisons de notification et non d'appréciation, et qu'on le leur avait répété.


Elle cota.

Verbalisation dévalorisante non agressive : 1. Interruption unilatérale de l'échange : 1.

Le total de la section C descendit de deux points et resta au-dessus du seuil de cent soixante-deux.

Elle passa à la synthèse. Il fallait une phrase, et la phrase devait être vérifiable, et elle écrivit : Candidat coopératif en situation collective. Registre de mépris courtois en situation d'isolement perçu, sans conséquence matérielle sur autrui. Conforme.

Elle signa. Elle referma. Elle posa le dossier sur la pile de droite, qui en comptait maintenant sept, et regarda la pile de gauche, qui en comptait trente-quatre.


Sur le mur d'en face, la feuille de service affichait les taux du trimestre.

Il y avait là quatre colonnes : le volume traité, le délai moyen, le taux de retour du contrôle, et une quatrième intitulée JUSTESSE, qui mesurait l'écart entre les décisions d'un évaluateur et celles rendues par les autres sur les mêmes dossiers en double aveugle. La sienne était à 96,4. C'était le meilleur chiffre du service, et Zielinski, deux bureaux plus loin, en avait fait une plaisanterie au mois de mai — Sandoval ne se trompe jamais, ça devient inquiétant — et il avait ri, et deux personnes avaient ri avec lui, et Ariane avait souri parce que c'était plus simple.

Elle savait ce que le chiffre voulait dire. Il ne disait pas qu'elle avait raison ; il disait qu'elle notait comme les autres notaient, ce qui est une tout autre affaire ; et si tout le service se trompait de la même façon depuis quarante-quatre ans, elle serait à 96,4 exactement pareil.

Elle prit le dossier suivant. Quatre-vingt-dix grammes. Un cas net.


À midi moins dix, Mme Rahimi passa la tête dans l'embrasure pour rappeler que la nouvelle cohorte arrivait lundi et qu'il faudrait libérer la salle 2 ; elle s'excusa deux fois de déranger, et proposa de rapporter du pain à ceux qui n'auraient pas le temps de descendre.

Trois personnes dirent oui. Ariane dit oui aussi.

Puis elle rouvrit le dossier 4-2211, retourna à l'annexe 3, et lut une dernière fois les dix dernières secondes de Louis-Marie Osei.

Elle essaya de se rappeler la dernière fois qu'elle-même avait été désagréable avec quelqu'un qui ne pouvait pas répondre. Un guichet, une hotline, un livreur. Elle chercha honnêtement, en remontant l'année, puis l'année d'avant.

Elle ne trouva rien.

Elle se dit que c'était probablement bon signe, et elle sut, à la vitesse même avec laquelle elle se l'était dit, que ce n'en était pas un.