LE BARÈME
← Sommaire
Taille du texte

PARTIE I — L'INSTRUCTION

1. Convocation

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

L'enveloppe était arrivée avec le reste, entre une relance de la mutuelle et un dépliant pour l'élagage des platanes.

Élie Adeyemi la posa sur la table de la cuisine sans l'ouvrir et mit l'eau à chauffer.

Il ne se regardait jamais dans le miroir de l'entrée en sortant, ce qui lui semblait une preuve de quelque chose — sauf le col de sa veste, qu'il rabattait toujours du même geste, ce qui n'en était peut-être pas une.

Il n'y avait rien d'écrit dessus qui annonçât quoi que ce soit. Papier ivoire, format administratif, adresse imprimée dans une police neutre, un peu ronde, aux angles adoucis, choisie sans doute au terme d'une étude par des gens payés pour qu'elle ne blesse personne. Elle ne ressemblait à rien, sinon à une convocation chez le dentiste. En haut à gauche, le rectangle bleu du Bureau Territorial d'Évaluation ; sous le rectangle, en caractères plus petits, la mention du service émetteur : Direction de l'accompagnement des parcours.

Il connaissait l'enveloppe. Tout le monde la connaissait. C'est même la chose la plus remarquable qu'on puisse en dire : il existait, dans ce pays, un objet de papier que chacun était capable d'identifier à trois mètres, dans une pile, à l'envers, et dont personne ne prononçait jamais le nom.

Sa mère en avait reçu une, dix-neuf ans plus tôt, et l'avait ouverte devant lui à cette même table, avec ce geste des femmes qui glissent le pouce sous le rabat plutôt que d'aller chercher un couteau. Elle avait lu. Elle avait dit bon. Et elle avait repris ses pommes de terre.

C'était sa troisième.


L'eau siffla. Il versa, attendit, s'assit.

Ce fut seulement en portant la tasse à ses lèvres qu'il remarqua la seconde enveloppe, restée collée à la première par l'humidité de la boîte aux lettres. Celle-là était brillante, illustrée, et d'une joie considérable. Un homme et une femme d'une quarantaine d'années y souriaient dans une lumière de fin d'après-midi, appuyés à une balustrade, devant un paysage qu'aucune région du territoire n'avait plus offert depuis vingt ans ; et sous eux courait, en lettres orange et en capitales, cette phrase :

PRÉPAREZ-VOUS SEREINEMENT. IL VOUS RESTE QUARANTE JOURS.

Il regarda les deux enveloppes côte à côte un long moment.

Ce qui le frappa ne fut pas le cynisme. Le mot lui parut trop grand, trop chargé, trop dix-neuvième siècle ; c'était un mot d'époque où l'on s'indignait encore de ce genre de coïncidence, où l'on écrivait des lettres aux journaux, où il y avait des journaux. Ce qui le frappa fut plus simple et beaucoup plus difficile à porter : les deux enveloppes étaient parties le même jour, du même centre de tri, et un employé quelconque avait chargé les deux lots dans le même camion sans y penser une seconde. Personne n'avait rien voulu. Personne n'avait rien orchestré. Il y avait, dans cette innocence-là, quelque chose qui lui coupa l'envie de boire son thé.

Il ouvrit la convocation.

Monsieur,

Vous êtes convoqué au titre de votre troisième évaluation. Vous êtes invité à vous présenter au Centre d'Évaluation de Secteur 4, 6 rue des Fabriques, le lundi 3 août à 8 h 15, muni de la présente et d'une pièce d'identité.

La session s'étend sur quarante jours. Un hébergement vous est proposé sur place ; il n'est pas obligatoire. Votre employeur a été informé de votre indisponibilité et ne peut légalement en tirer conséquence.

Nous vous rappelons que la préparation à l'évaluation n'est ni requise ni recommandée par nos services.

Nous restons à votre disposition pour toute question relative à votre parcours.

Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de nos salutations distinguées.

Il relut deux fois la phrase sur la préparation. Ni requise ni recommandée. C'était vrai ; tout le monde savait que c'était vrai ; et tout le monde payait quand même. Sa voisine du dessous avait vendu la voiture de son mari pour offrir un stage à leur fils. Le fils était passé. On ne saurait jamais si c'était grâce au stage, et c'est très exactement ce qui faisait tenir le commerce.

Il replia la lettre selon ses plis d'origine et la remit dans l'enveloppe, avec un soin dont il s'aperçut au dernier moment qu'il était grotesque.


Puis il fit la vaisselle du matin, qui comptait trois pièces.

Puis il resta un temps à la fenêtre, à regarder le platane qu'on allait élaguer.

C'était un vieil arbre, planté du temps où l'on plantait des arbres pour l'ombre et non pour le bilan, et il occupait la cour entière ; en juillet, quand le soleil passait au-dessus des toits, il en tombait sur le pavé une tache mouvante et fraîche où les gens du rez-de-chaussée sortaient leur chaise, et c'était à peu près le seul luxe que possédât l'immeuble. On allait le réduire à cinq moignons parce que les racines soulevaient le regard d'égout. C'était justifié. Tout, dans ce quartier, était justifié.

De l'autre côté de la cour, la fenêtre des Diallo était ouverte. On entendait la femme parler à quelqu'un — pas fort, sur ce ton un peu appliqué qu'on prend au téléphone quand on veut être compris du premier coup. Il ne distinguait pas les mots. Il n'y avait rien d'autre à entendre dans le quartier que cette voix, le vent, et une portière quelque part.

On avait beaucoup gagné en silence, ces dernières années. C'était même l'une des choses dont on se félicitait le plus volontiers, dans les rares moments où l'on se félicitait de quelque chose.


Il pensa qu'il devrait prévenir quelqu'un.

Il chercha honnêtement qui, passa en revue les noms disponibles, et s'aperçut que la question ne portait pas sur les personnes mais sur ce qu'il aurait bien pu leur dire. J'ai reçu ma convocation. Ils répondraient : ah. Ou bien : la troisième ? moi j'en ai encore quatre, ce qui ne voulait rien dire non plus et que tout le monde disait quand même, parce qu'il faut bien répondre quelque chose. Ou bien, les plus délicats, ils proposeraient de l'aider à réviser, et il faudrait expliquer qu'on ne révise pas, qu'il n'y a rien à savoir, que c'est précisément ce qui rend la chose si difficile à discuter.

Il avait trente-quatre ans. La première lui était tombée dessus à dix-neuf, la deuxième à vingt-six ; et il avait cru, sans jamais se le formuler, qu'il avait le temps. C'est la seule chose que tout le monde croit et que personne ne dit, parce qu'il n'y a pas de temps : il y a un tirage, et il tombe quand il tombe.

Il fut surpris de ne pas avoir peur.

Il essaya un instant de se la donner, cette peur, comme on appuie sur une dent pour vérifier qu'elle tient. Il se dit : dans quarante-cinq jours je peux être mort. La phrase ne produisit rien. Elle était juste, il en reconnaissait chaque terme, et elle glissait sur lui sans mordre, de la même façon que glissent les grands nombres et les distances astronomiques. Il se demanda si c'était de l'inconscience ou l'inverse. Il n'eut pas de réponse, et il constata avec un certain agacement qu'il aurait aimé être plus impressionné par sa propre situation.


Ce qui vint à la place, sans prévenir, ce furent les mains de sa mère sur les pommes de terre.

La lame courte, le pouce qui pousse, la pelure qui tombe en spirale dans le journal ouvert ; les gestes d'une femme qui n'a jamais eu de temps à perdre et qui a fini par ne plus savoir en perdre. Elle avait dit bon, et rien d'autre, et il avait eu quinze ans, et il avait trouvé ça courageux.

Il comprenait aujourd'hui qu'il n'y avait peut-être rien eu à comprendre. Qu'elle avait peut-être simplement voulu finir ses pommes de terre avant que l'eau ne bouille. Et que le courage est une chose qu'on ajoute après coup aux gestes des gens qu'on a aimés, comme on met un cadre à une photographie qui n'en demandait pas.


Il reprit la brochure et la retourna.

Au dos, en tout petit, il y avait une adresse, un tarif, et une phrase de garantie :

En cas de non-conformité, les sommes versées sont intégralement restituées aux ayants droit.

Il la lut trois fois.

Remboursement d'abord. Sommes versées ensuite. Et en dernier, au pluriel, dans une locution que personne n'emploie à voix haute :

Aux ayants droit.

Il la posa.

Puis il descendit les deux enveloppes au conteneur de la cour ; s'aperçut à mi-chemin qu'il ne pouvait pas jeter la convocation ; remonta les trois étages avec ; et la laissa sur la table, où elle resterait quarante jours.

Dans la cour, quelqu'un avait accroché un mot sur la porte du local à vélos. Merci de ne pas laisser les vélos contre le mur, la peinture est fraîche. Trois personnes avaient écrit dessous, à la main, des remerciements et des excuses.

Élie remonta et se prépara une seconde tasse de thé, qu'il ne but pas non plus.