LE BARÈME
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PARTIE III — LE VERDICT

42. Le Marais Blanc

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

L'eau, ici, ne va nulle part.

Ce n'est ni un fleuve ni un lac : une nappe étale posée sur une plaine qui fut cultivée jusqu'au milieu du siècle, et que la montée des eaux a reprise en douze ans, centimètre par centimètre, sans violence particulière.

Ce qui pousse là pousse dans quarante centimètres d'eau. Des roseaux sur des kilomètres, si denses qu'on n'y distingue plus le ciel une fois qu'on s'y est engagé. Des aulnes par touffes, sur les surhaussements. Et aux endroits où le fond remonte, des îles — des milliers, dont la plupart font trente mètres. Certaines apparaissent en août et disparaissent en janvier.

Il y fait, l'été, entre vingt-huit et trente-deux degrés.

C'est peu. C'est même, à cette date et sous ce ciel, une anomalie : la mer d'un côté, l'évaporation de l'autre, et un vent d'ouest qui ne tombe presque jamais. Ailleurs dans le pays, un corps immobile à l'ombre finit, certains jours, par ne plus pouvoir se refroidir du tout. Ici, il y arrive encore.

C'est la seule chose qui rende l'endroit habitable, et probablement la seule raison pour laquelle on peut y déposer des gens sans que cela porte un autre nom.

Simone Reille remonta son filet et vérifia ses prises. Deux anguilles, et quelque chose de plus petit qu'elle rejeta d'un geste sec du poignet.

Elle avait soixante-dix-neuf ans.


Elle vivait sur une île de quatre-vingts mètres, avec quatre autres personnes.

Une femme d'une trentaine d'années qui parlait portugais et une centaine de mots de la langue commune. Un couple qui ne parlait qu'entre eux, dans quelque chose de slave. Un adolescent arrivé deux ans plus tôt, qui servait d'interprète sans que personne le lui eût demandé.

Elle ne connaissait le nom d'aucun d'eux. On ne demandait pas les noms.

Elle savait en revanche, comme tout le monde savait de tout le monde, ce qu'ils avaient fait — la seule chose qu'on n'avait pas besoin de demander. La femme de Lisbonne avait signé pour un frère. Le couple avait signé le même jour, l'un pour un fils, l'autre pour une fille, ce qui n'était prévu nulle part et avait pris onze mois à instruire. L'adolescent avait dix-sept ans et avait signé pour sa mère.

Ils étaient sept mille sur le marais, et c'était la même histoire sept mille fois. Personne ne la racontait. C'était l'accord, et il n'avait jamais eu besoin d'être formulé, parce qu'il n'y avait rien à en dire que chacun ne sût déjà.


Les barges arrivaient toutes les trois semaines environ.

Les gens y dormaient. Ils se réveillaient sur une plateforme de débarquement avec un sac, trois semaines de vivres et une notice imprimée en onze langues, qui expliquait comment purifier l'eau, quelles racines étaient comestibles, quelles fièvres étaient bénignes et lesquelles ne l'étaient pas. La notice ne disait ni où l'on était, ni pourquoi.

Il avait fallu du temps à Simone Reille pour reconstituer le pourquoi, et elle y était arrivée seule, en magistrate, à partir de ce qu'elle savait des textes et de ce qu'elle voyait débarquer.

Toutes les séquences du catalogue cherchaient la même chose. Un bus, une file, un couloir d'hôpital, un gâteau de quatre parts : des approximations, des tentatives, des mises en situation destinées à surprendre un geste qu'on ne pouvait pas demander. Une substitution n'était pas une approximation. C'était le geste lui-même, attesté, signé, daté, irrévocable — la seule chose que le dispositif eût jamais obtenue sans avoir eu besoin de la construire.

Ils ne pouvaient pas la détruire. Pas par scrupule : par cohérence. On ne supprime pas l'unique exemplaire de ce qu'on passe quarante-quatre ans à chercher.

Elle avait mis un an à comprendre qu'on ne l'avait pas épargnée. On l'avait conservée.

Les mêmes barges, les mêmes notices, les mêmes sacs, et des gens qui venaient de Lisbonne, de Katowice, d'ailleurs. Quelque part, des administrations différentes butaient sur le même trou et le réglaient de la même façon. C'était, autant qu'on pût en juger, le seul programme international qui eût fonctionné sans accroc depuis 2032. Aucun ministère ne le revendiquait.

Personne n'avait décidé le Marais Blanc. On l'avait constaté, et on avait trouvé que ça tombait bien.


On s'organisait.

Il existait une monnaie, qui était le sel. Il existait un droit, qui tenait en trois règles que personne n'avait écrites et que tout le monde appliquait : on ne prenait pas l'eau propre de quelqu'un d'autre, on ne s'installait pas à moins de trois cents mètres d'une cabane occupée, on aidait un bateau en difficulté quelle que fût la personne dedans.

Il existait une langue, aussi, que personne n'avait décidé de créer. Trois cents mots au plus, pris à quatre ou cinq langues, avec une grammaire réduite à presque rien. On y disait l'eau, la fièvre, le poisson, le sel, la barge, la nuit, aide-moi, viens, plus tard, c'est à moi, ce n'est pas à moi. Cela suffisait à faire vivre ensemble sept mille personnes qui ne partageaient rien d'autre.

Vingt-deux ans sans un meurtre. Vingt-deux ans sans une épidémie qui eût débordé une île. Le seul endroit du monde, probablement, où personne ne fermait rien à clef.

Ce n'était pas la bonté spontanée de l'humanité. C'était un échantillon. On avait déposé là, pendant vingt-deux ans, les seuls êtres humains dont il existât une preuve écrite et signée qu'ils avaient placé quelqu'un d'autre devant eux.

Et personne, sur le marais, ne se faisait d'illusion sur ce qu'était devenu cet endroit. Il n'y avait pas de gardiens, pas de clôture, pas d'agents. Il n'y en avait pas besoin. On les regardait vivre, et vivre était précisément ce qu'on attendait d'eux.

La communauté la plus décente que ce pays eût produite était une réserve, et elle fonctionnait mieux que le dispositif qui l'avait constituée.


Elle n'avait jamais voulu mourir. Elle l'avait dit une fois, sur un muret, à un homme qui l'avait mal compris comme tout le monde : elle n'avait pas de maladie, elle dormait bien, elle lisait, et si on lui avait proposé dix ans de plus elle les aurait pris.

Elle avait voulu décider une fois. Une seule, à soixante-treize ans, après quarante ans passés à appliquer les décisions des autres.

Elle avait décidé. C'était fait, et personne ne pouvait le lui reprendre : Élie Adeyemi était vivant.

Ce qu'on lui avait pris était plus petit et lui avait échappé pendant six ans.

Sa décision avait été enregistrée. Instruite. Versée à un dossier. Analysée en 2058 par un comité qui en avait tiré une disposition d'exécution, laquelle avait produit une barge, une notice en onze langues et une île de quatre-vingts mètres. Le seul acte libre de sa vie était entré dans le dispositif comme tout le reste, et le dispositif en avait fait ce qu'il faisait de tout : une donnée, puis une procédure.

Elle avait voulu décider une fois.

On avait coté sa décision.


Elle pensait, certains jours, à un homme assis en face d'elle un mois d'août.

Elle avait renoncé à se demander ce qu'il croyait. Elle savait ce qu'on lui avait dit, ce qu'on disait à tout le monde, et elle savait qu'il n'y avait jamais eu de barge dans l'autre sens.

Ce qui lui restait n'était pas un regret. C'était une chose plus étrange, qu'elle n'avait jamais réussi à nommer exactement : quelque part, très loin, un homme était vivant parce qu'elle avait décidé une fois. Il ne saurait jamais qu'elle l'était aussi. Et cela, pour la première fois de sa vie, elle n'avait aucun moyen de le vérifier — aucun dossier à ouvrir, aucune pièce à demander, personne à qui écrire.

Elle avait passé quarante ans à exiger des preuves.

Elle finissait sur une île sans nom, dans une langue qui n'existait nulle part, avec la seule certitude qu'elle n'aurait jamais pu contrôler.

Le filet était à remonter. Elle le remonta.