LE BARÈME
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PARTIE III — LE VERDICT

41. Cinq ans

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

Ils se voyaient toujours le samedi.

Pas toutes les semaines — ça s'était espacé la deuxième année, comme Simone Reille l'avait annoncé, et ils avaient tous eu honte de s'en apercevoir. Puis ils avaient trouvé un rythme, une fois par mois, et le rythme avait tenu.

Vincent Aydin recevait, parce qu'il habitait plus grand. Lucas Belhaj avait repris deux compagnons ; Iris avait neuf ans et savait faire un avion en papier qui volait. Clara Chennaoui avait déménagé dans une rue qui ne descendait pas vers un ancien canal, et pensait tous les jours à quelqu'un qu'elle ne connaissait pas. Elle était partie huit jours sur le littoral nord la deuxième année, seule, avec un carnet à spirale qu'elle avait jeté en rentrant. Il avait fait dix-sept degrés. Jonas Ilunga avait son attestation dans un tiroir.

Élie Adeyemi avait trente-neuf ans et deux évaluations devant lui.

Il n'y pensait pas tous les jours. Il y pensait une fois par semaine, ce qui est le rythme normal, celui de tout le monde, et il avait mis trois ans à le trouver.

Sur la table de sa cuisine il n'y avait plus rien. Il avait fini par jeter la convocation du 3 août 2076, un dimanche, avec le reste des vieux papiers, et il n'en avait éprouvé absolument rien, ce qui l'avait un peu déçu.


Ariane Sandoval descendait à la boîte aux lettres avant son fils.

Elle l'avait fait le premier matin, le 7 mars 2077, en robe de chambre, à six heures et demie, en se disant que c'était ridicule et qu'elle le ferait une fois.

Elle le fit le lendemain. Puis le jour d'après.

Cinq ans plus tard, elle le faisait encore.

Elle avait mis au point une méthode, et elle ne s'en cachait pas à elle-même : elle descendait tôt, prenait tout, remontait, triait sur le plan de travail, et laissait le courrier de Gabriel en pile sur la table. Quatre minutes. Il ne s'en était jamais aperçu, ou il ne l'avait jamais dit, ce qui revient au même au bout de cinq ans.

Mille huit cents matins. Le premier jour, elle avait eu le cœur qui cognait dans la cage d'escalier. Au bout d'un mois, elle descendait en pensant à autre chose. Au bout d'un an, elle ne se rappelait plus, en remontant, si elle avait regardé les enveloppes, et il fallait qu'elle vérifie la pile.

Elle avait cessé, la troisième année, de se demander ce qu'elle ferait si la lettre arrivait.

Il n'y avait rien à faire. Elle le savait mieux que personne : le dossier partirait dans un autre secteur, elle n'y aurait pas accès, elle ne saurait même pas qui l'instruirait. Elle descendait quand même. Elle avait fini par comprendre que ce n'était pas une précaution mais une habitude, et qu'entre les deux il y a moins de différence qu'on ne croit.

Gabriel avait vingt ans. Il faisait des études de gestion des réseaux d'eau et il logeait encore chez elle pour des raisons de loyer.

Elle avait quarante-huit ans. Elle en était à sa quatrième.

Elle instruisait toujours des dossiers, dans le même bureau, avec le même tapis de sous-main en feutre gris. La plante verte du plan de bien-être avait fini par mourir, deux ans plus tôt, et personne ne l'avait remplacée ni retirée. Elle était toujours là, dans son pot, entièrement sèche, et faisait à peu près aussi bien illusion morte que vivante. Son taux de justesse était descendu à 94,1 en cinq ans, ce que Zielinski avait remarqué et commenté une fois, gentiment, et qu'elle n'avait pas expliqué.

Elle n'avait jamais recommencé ce qu'elle avait fait au dossier Okonjo. Elle n'avait jamais cessé d'y penser. Elle utilisait ses onze points jusqu'au dernier, systématiquement, dans un seul sens, ce qui n'était ni interdit ni tout à fait honnête, et c'était tout ce qu'elle avait trouvé.


Six mois avant les trois enveloppes, une chemise cartonnée était arrivée sur son bureau qui n'aurait jamais dû y arriver.

Une erreur d'affectation, quelque part en amont — un code de secteur mal saisi, probablement, le genre d'incident qui se produisait trois ou quatre fois par an et qu'on réglait en renvoyant le dossier sans l'ouvrir. Elle faillit faire exactement ça.

Elle l'ouvrit.

Ce n'était pas un dossier de candidat. C'était une note de service, datée de 2059, portant le tampon d'une direction dont elle n'avait jamais entendu le nom en vingt et un ans de carrière.

Direction de l'exécution des mesures d'accompagnement — annexe confidentielle. Diffusion restreinte.


Elle la lut debout, sans s'asseoir, et elle mit un moment à comprendre de quoi elle traitait, parce que le texte ne traitait de rien qui la concernât.

Objet : traitement des substitutions régulièrement enregistrées.

Les travaux de 2058 établissent que l'acte de substitution constitue, en section C, la seule observation non construite dont dispose le dispositif. Toutes les séquences du catalogue sont des approximations de ce comportement ; la substitution en est la réalisation directe, attestée, signée et irrévocable. Aucun candidat ayant signé une substitution n'a jamais été coté au-dessous du plafond de la section.

Le comité relève que l'exécution de la mesure sur ces candidats supprime, à chaque occurrence, l'unique spécimen que le dispositif ait produit du comportement qu'il a pour objet d'identifier.

En conséquence, à compter du 1er janvier 2060, les substituants sont dirigés, à l'issue de l'accompagnement, vers les zones de réinstallation du Marais Blanc, où ils demeurent sous observation continue.

La procédure visible demeure inchangée dans sa forme, ses lieux et son déroulement.

L'écart induit sur le solde annuel est de l'ordre de quelques dizaines de cas par exercice, inférieur au seuil de significativité retenu au XI.4.

Elle la relut trois fois, et elle ne comprit pas ce qu'elle tenait, parce qu'elle n'avait jamais rencontré Simone Reille et qu'aucun dossier de substitution n'était jamais passé sur son bureau.


Ce qui l'arrêta, ce fut le principe, pas la conséquence : une administration qui déplace des gens parce qu'elle ne dispose d'aucune case pour les inscrire. Elle en connaissait d'autres exemples. Elle en avait produit elle-même.

Elle interrogea, sans le formuler comme une question, deux collègues plus anciens qu'elle sur le Marais Blanc — une zone humide du littoral, officiellement classée impropre à l'installation depuis la montée des eaux, qu'elle croyait vaguement inhabitée. L'un ne connut pas le nom. L'autre haussa les épaules et dit que c'était sans doute une ancienne zone d'essai, il y en avait eu beaucoup, dans les années cinquante, pour des cultures qui n'avaient jamais rien donné.

Elle ne trouva rien qui confirmât. Elle ne trouva rien non plus qui infirmât.

Il n'existait, dans un système qui archivait tout, aucune trace de ce document en dehors du document lui-même — ce qui, se dit-elle, était soit la preuve qu'il était faux, soit exactement ce à quoi ressemblerait la preuve qu'il était vrai.

Elle ne le montra à personne. Elle ne le signala pas. Elle comprit, en refermant la chemise, qu'elle venait de faire, sans y avoir été forcée, la seule chose que la note elle-même demandait : elle allait le garder pour elle.


Le 14 avril 2082, un jeudi, elle descendit à six heures et demie.

Il y avait trois enveloppes.

Une publicité pour un institut de préparation, sur papier glacé, avec un homme et une femme d'une quarantaine d'années qui souriaient dans une lumière de fin d'après-midi.

Et deux enveloppes ivoire, avec un rectangle bleu en haut à gauche.

Elle les tourna dans le hall, sous la minuterie, avant de remonter.

SANDOVAL Ariane.

SANDOVAL Gabriel.


Elle remonta les trois étages.

Elle posa la publicité sur le plan de travail. Elle posa la sienne à côté.

Puis elle resta un long moment avec la seconde à la main, dans sa cuisine, à six heures trente-cinq du matin, devant une table où son fils prendrait son petit-déjeuner dans une heure et vingt minutes.

Elle pensa qu'elle pouvait la faire disparaître. C'était possible, techniquement : la notification de convocation part du fichier régional, l'accusé n'est pas exigé, et un candidat qui ne se présente pas est convoqué une seconde fois sous quinze jours par pli remis en main propre. Elle gagnerait quinze jours et rien d'autre. Elle le savait sans avoir à y réfléchir, parce que c'était son métier.

Elle pensa aussi, une seconde, à une chemise cartonnée refermée six mois plus tôt, sans savoir pourquoi elle lui revenait à cet instant précis, et elle la chassa comme on chasse une note de service.

Elle posa l'enveloppe sur la table.

Elle mit l'eau à chauffer. Elle sortit deux tasses. Elle ouvrit le volet côté cour, où il n'y avait pas de platane parce qu'il n'y en avait jamais eu.

Puis elle s'assit et elle attendit qu'il se lève.


Le rapport d'exécution du programme démographique pour l'exercice 2081, publié en mars 2082, indique que les émissions nettes du territoire se sont établies à 74 millions de tonnes équivalent CO2, contre 76 l'année précédente et 291 en 2031.

L'objectif fixé par le texte fondateur de 2032, révisé en 2044 puis en 2061, était de 61.

Le rapport précise, page 4, que la trajectoire demeure inférieure à la cible et que les travaux se poursuivent.