LE BARÈME
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PARTIE III — LE VERDICT

39. Le centre

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

Le Centre d'Accompagnement de Secteur 4 occupait un bâtiment bas des années soixante, en retrait de la rue, derrière une haie de charmilles taillée court.

Il n'y avait pas d'enseigne. Il y avait une plaque, de la taille d'une plaque de cabinet médical, et un interphone.

Simone Reille arriva à dix heures moins vingt, parce qu'elle avait toujours été en avance.

Elle attendit dans la rue, devant la haie, en regardant passer les voitures. Une femme promenait un chien sur le trottoir d'en face. Il faisait quinze degrés, ce qui était la première fraîcheur de l'automne, et elle portait son manteau d'hiver, qui sentait le teinturier.

À dix heures moins dix, elle sonna.


L'accueil ressemblait à un accueil.

Un comptoir bas, deux fauteuils, une table avec des revues récentes — récentes, ce qui suppose un abonnement, une commande, quelqu'un qui retire les anciennes le lundi. Une plante, une vraie, bien entretenue, et qui n'était pas celle des bureaux du Bureau ; on avait choisi autre chose ici, et l'on avait eu raison, et ce détail seul aurait suffi à lui apprendre où elle se trouvait. Une fenêtre donnant sur un jardin intérieur, avec un banc et un érable.

Et la lumière.

C'est la première chose qui la frappa, et ce fut désagréable. Elle entrait par la gauche, tamisée par une voilure claire, et venait mourir sur un mur d'un blanc légèrement cassé qui ne renvoyait aucun éclat ; quelqu'un avait pensé à l'orientation du bâtiment, à la couleur des murs, à la hauteur des fenêtres. Quelqu'un s'était occupé de la lumière. Simone Reille, qui avait passé sa carrière dans des pièces éclairées au néon par des gens que la question n'avait jamais effleurés, reconnut instantanément le travail — et comprit du même coup ce que cela voulait dire, qui est qu'on l'attendait, et qu'on avait pris soin de la recevoir.

Une femme d'une cinquantaine d'années vint la chercher. Elle portait des vêtements civils, pas de badge visible, et elle se présenta par son prénom.

— Madame Reille ? Je m'appelle Fadila. Je vais m'occuper de vous ce matin. Vous êtes seule ?

— Oui.

— C'est votre choix ?

— Oui.

— Très bien.

Elle ne le nota nulle part.


L'entretien préalable eut lieu dans une pièce meublée en salon, avec un canapé, deux fauteuils et une table basse.

Simone remarqua le canapé.

— Vous vous en servez pour autre chose, de cette pièce ?

— Comment ça ?

— Rien. Une idée.

Fadila lui expliqua le déroulement, sans hâte, dans l'ordre, en s'interrompant chaque fois qu'il pouvait y avoir une question.

Elle lui dit qu'il n'y avait pas d'horaire contraint, que le seul créneau était le sien et qu'elle en disposait entièrement. Que rien ne commencerait sans qu'elle le dise. Qu'elle pouvait interrompre à n'importe quel moment jusqu'au dernier, et repartir, et revenir un autre jour.

— Repartir ?

— Repartir. Ça arrive. Deux ou trois fois par an.

— Et après ?

— Une nouvelle convocation est établie. Sous quinze jours.

— Donc on ne repart pas vraiment.

— Non, dit Fadila. On repart ce jour-là.

Elle le dit sans détourner les yeux et sans rien arranger, et Simone Reille lui en sut gré.


On lui proposa du thé et elle accepta.

C'était du bon thé, servi dans une théière, avec de l'eau à la bonne température. Il y avait des biscuits sur une assiette et ils étaient bons aussi.

Elle mangea deux biscuits.

Elle demanda si l'on pouvait ouvrir la fenêtre et Fadila l'ouvrit. On entendait la rue, très peu, et un merle dans le jardin.

Elle demanda ensuite ce qui était prévu comme musique, parce qu'elle avait entendu dire qu'il y en avait.

— Il y a un choix. Je peux vous montrer la liste.

— Montrez-moi la liste.

C'était une liste de dix-huit titres, imprimée, avec des cases à cocher. Il y avait quatre morceaux d'orgue, beaucoup de cordes, deux chansons.

Simone Reille la parcourut deux fois.

— C'est très laid, dit-elle.

— Oui.

— Vous êtes d'accord ?

— C'est une liste qui a été établie en 2061 et qui n'a jamais été revue. Je le signale tous les ans.

— Il y a une case aucune ?

— En bas.

Elle cocha aucune.


Fadila lui posa ensuite trois questions, et elle prévint qu'elle allait les poser, et qu'elle était obligée, et que Simone pouvait ne pas répondre.

La première portait sur d'éventuelles douleurs. Il n'y en avait pas.

La deuxième portait sur d'éventuelles dispositions non réglées. Il n'y en avait pas ; tout était fait, et Simone en donna la liste par acquit de conscience, et Fadila l'écouta jusqu'au bout alors que ce n'était pas nécessaire.

La troisième était la question dont le protocole exige qu'elle soit posée à voix haute.

— Madame Reille, confirmez-vous que vous vous présentez volontairement, en connaissance de la mesure de substitution que vous avez sollicitée le 28 septembre, et que vous n'avez subi ni pression ni sollicitation d'aucune sorte ?

Simone Reille reposa sa tasse.

— Oui.

— Je vous remercie.

Elle nota, cette fois. Une croix dans une case.


Il y eut ensuite un temps où il ne se passa rien.

Fadila le lui avait annoncé — un moment pour vous, aussi long que vous le souhaitez — et Simone avait pensé que c'était une formule.

Ce n'en était pas une. La femme sortit et referma la porte.

Simone Reille resta seule dans une pièce claire, avec une théière encore chaude, une fenêtre ouverte et un merle.

Elle avait apporté un livre. Elle ne l'ouvrit pas.

Elle pensa à des choses sans ordre et sans importance. Au diable emprunté au gardien, qu'elle n'avait pas rendu, et qui était toujours dans son couloir. À la façon dont Iris pliait les ailes de l'avion en appuyant avec l'ongle. À un procès de 2049 dont elle n'avait pas repensé depuis vingt ans et dont elle retrouva le nom du greffier.

Elle pensa qu'elle n'avait pas peur, et elle chercha si c'était vrai, et c'était vrai.

Elle pensa qu'elle aurait aimé savoir si l'homme du délégué au parcours, celui du premier étage, avait su qu'elle avait fini par trouver la porte. Puis elle pensa qu'il l'avait certainement su, puisque c'est lui qui la lui avait montrée en mai.

Elle resta là environ quarante minutes.

Puis elle se leva, alla à la porte, et l'ouvrit.


La suite fut brève et il n'y a rien à en dire de plus que ce qui suit.

On l'installa dans une pièce voisine, dont la fenêtre donnait sur le même jardin et le même érable. On lui demanda encore une fois si elle voulait attendre. On lui expliqua chaque geste avant de le faire, y compris ceux qui n'avaient pas besoin d'être expliqués.

Fadila lui demanda si elle souhaitait qu'on lui tienne la main.

Simone Reille réfléchit sincèrement à la question, ce qui prit quelques secondes.

— Oui, dit-elle. Je crois que oui.

On lui tint la main.


Elle s'endormit à midi moins vingt, un vendredi, dans une pièce bien éclairée, sans musique, avec la fenêtre ouverte sur un jardin.

Ce fut doux. Ce fut fait avec compétence, avec attention, et par des gens qui faisaient correctement un travail qu'ils avaient choisi et pour lequel ils avaient été formés.

C'est la seule chose que l'on puisse dire du Centre d'Accompagnement de Secteur 4, et il faut la dire, parce qu'elle est vraie.


Fadila remplit le dossier à midi et quart.

Il y avait un champ libre en bas de la fiche, intitulé observations, que la plupart des accompagnants laissent vide et qu'elle remplissait toujours, depuis dix-neuf ans, parce que c'était la seule chose qu'elle pouvait mettre dans ce bâtiment qui vienne d'elle.

Elle écrivit :

A refusé la musique. A demandé qu'on ouvre la fenêtre. A choisi d'être seule et n'en a pas paru affectée. A demandé qu'on lui tienne la main après avoir réfléchi.

Elle relut, hésita, et ajouta une ligne.

La liste de 2061 devrait être revue.

Puis elle referma le dossier, le posa sur la pile, et alla ouvrir les fenêtres de la première pièce pour aérer, parce qu'il y avait quelqu'un à quatorze heures.