LE BARÈME
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PARTIE III — LE VERDICT

38. Les huit jours

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

La convocation d'accompagnement arriva le neuvième jour, ce qui faisait un de plus que ce qu'on lui avait annoncé, et Simone Reille en fit la remarque.

— Huit à dix jours, ils m'avaient dit. Neuf. C'est correct.

Elle avait passé ces neuf jours à faire ce qu'elle savait faire, c'est-à-dire de l'administratif.

On s'attend, dans ces cas-là, à des adieux, à des lettres, à une mise en ordre du cœur. Il n'y eut rien de tel. Il y eut des formulaires, des transferts, des résiliations, un mandat, un rendez-vous chez un notaire ; il y eut le contenu d'un congélateur mangé dans l'ordre où il y était entré. Une femme qui a passé vingt-deux ans à vérifier des pièces ne meurt pas autrement qu'elle n'a vécu : elle vérifie les pièces.

Elle avait résilié, transféré, notifié. Elle avait porté trois cartons de livres à la bibliothèque du quartier, en deux fois, avec un diable emprunté au gardien, et refusé qu'on l'aide. Elle avait fait établir un mandat pour la liquidation, écrit à un cousin en Roumanie qu'elle n'avait pas vu depuis quarante ans, et vidé son congélateur méthodiquement en mangeant les choses dans l'ordre où elles y étaient entrées.

Elle avait aussi, un matin, apporté chez le teinturier un manteau d'hiver qu'elle ne porterait pas. Le teinturier, un homme jeune qui avait repris le magasin de sa mère, lui promit trois jours, ce qui, dans ce quartier, signifiait cinq.

Elle s'en aperçut sur le trottoir en sortant, le ticket à la main, et elle resta un moment devant la vitrine à rire toute seule.


Ils vinrent la voir tous les jours, sans se concerter, et ce fut une catastrophe pendant environ trois jours.

Le premier soir, Clara apporta un plat, et Élie apporta un plat, et Vincent arriva avec des fleurs et deux bouteilles. Ils furent six dans deux pièces, tous debout, tous silencieux, avec sur le visage cette expression atroce des gens qui rendent visite.

Simone les regarda faire pendant une heure.

Puis elle posa son verre et dit :

— Bon. Écoutez-moi, parce que je ne vais pas passer les huit jours qui me restent à vous voir prendre cet air-là.

Elle les compta du regard.

— Je ne suis pas malade. Je ne souffre pas. Je n'ai besoin de rien et je n'ai rien à vous dire de définitif. Si vous venez ici pour recueillir des paroles, il n'y en aura pas, j'en suis navrée, je n'ai jamais eu de conversation intéressante de ma vie et ce n'est pas maintenant que ça va commencer.

Vincent rit, le premier, franchement.

— Alors on fait quoi ?

— Ce que vous voulez. Vous êtes six, il est vingt heures, il y a deux plats sur la table et personne n'a servi.


Après ça, ce fut supportable.

Ils prirent des habitudes en quatre jours. Clara passait le matin en allant au travail et repartait au bout d'un quart d'heure. Vincent venait le soir et parlait beaucoup, ce qui rendait service à tout le monde. Jonas venait sans prévenir, restait une heure sans rien dire, et repartait ; c'était celui qu'elle préférait et elle le lui dit.

Lucas vint deux fois avec Iris.

La deuxième fois, Iris demanda pourquoi il y avait moins de livres que la dernière fois. Simone Reille lui répondit qu'elle les avait donnés à une bibliothèque, et Iris demanda pourquoi, et Simone dit que c'était parce qu'elle allait déménager, et Iris demanda où.

Lucas se leva pour aller chercher quelque chose dans la cuisine.

— Loin, dit Simone Reille.

— C'est loin comment ?

— C'est très loin.

— Tu reviendras ?

— Non.

Iris considéra ça avec beaucoup de sérieux.

— Alors il faut que je t'apprenne un truc, dit-elle.

Et elle lui apprit à faire un avion en papier, très mal, avec une feuille prise sur la table, et l'avion ne volait pas, et elles recommencèrent sept fois.


Élie venait tous les jours et il était le plus mauvais des six.

Il ne savait pas quoi faire de ses mains, il proposait sans arrêt des choses inutiles, il montait des courses qu'elle n'avait pas demandées. Le cinquième jour, il apporta une bouilloire neuve, parce que la sienne faisait un bruit.

Simone le regarda déballer la bouilloire.

— Monsieur Adeyemi.

— Oui.

— Vous allez arrêter ça.

— Arrêter quoi ?

— De payer.

Il s'immobilisa, le carton à la main.

— Vous avez un objet dans les mains parce que vous ne supportez pas d'arriver ici les mains vides. Et vous ne le supportez pas parce que vous croyez avoir une dette. Vous n'en avez pas. Ce n'est pas un prêt et il n'y a pas d'échéance.

— Vous allez mourir à ma place.

— Oui.

— Et je devrais faire quoi de ça ?

— Rien du tout. Vous ne pouvez rien en faire, c'est même ce qui la définit : une chose dont on ne peut rien faire. Si vous pouviez la rendre ou la mériter, ce serait un commerce. Ce n'en est pas un.

Elle prit la bouilloire, la sortit du carton, et la brancha.

— En revanche celle-là est très bien. La mienne fait un bruit épouvantable.


Ce qu'elle refusa, elle le refusa deux fois et fermement.

Elle refusa que qui que ce soit l'accompagne au centre. Elle dit qu'elle avait horreur des groupes dans les couloirs et qu'elle n'allait pas commencer.

Et elle refusa de parler de ce qui se passerait après.

— Il n'y a pas de conversation à avoir. Vous continuerez, ce qui est normal, et au bout d'un moment vous penserez à moi une fois par semaine, puis une fois par mois, et ce sera très bien. Je ne veux pas de promesse. Les promesses qu'on fait à quelqu'un qui va mourir sont les plus faciles du monde et c'est pour ça qu'elles ne valent rien.


Il y eut une seule conversation grave, et ce fut avec Jonas, un soir où il était resté plus longtemps que d'habitude.

— Vous avez avancé ? demanda-t-elle.

— Un peu.

— Vous allez le faire ?

— Oui.

— Bien.

Elle se tut, puis :

— Je vous ai dit que ça ne marcherait pas. Je le maintiens. Mais je crois que je vous ai mal expliqué pourquoi je vous disais de le faire quand même, alors je vais le refaire proprement.

Elle avait ce ton-là, celui du rapport en chambre.

— Ce n'est pas pour le résultat. C'est parce que vous êtes en train de devenir quelqu'un qui a un projet, et que ça vous a remis debout, et que je préfère de très loin la version de vous qui falsifie des données à celle qui recopie des adresses dans un carnet.

— C'est un peu court comme raison.

— C'est la seule que j'aie. Vous en trouverez peut-être une meilleure après. Les gens en trouvent toujours après.


Lucas mit sa veste de chantier le septième jour.

Il ne l'avait pas remise depuis un mois — il travaillait avec l'autre, celle du camion. Ce matin-là il pleuvait pour la première fois depuis juin, un peu, pas assez, et il prit celle de l'entrée par réflexe.

Il trouva le reçu du teinturier de Simone Reille dans une poche, parce qu'elle le lui avait demandé de le garder. Et dans l'autre, un rectangle de papier plié en quatre.

Il le déplia sur le capot de la camionnette, sous la pluie fine.

Il le lut en entier, y compris sa propre signature, qu'il ne reconnut pas tout de suite.

Puis il le replia, le remit dans sa poche, et alla travailler.

Il le déchira le soir, chez lui, au-dessus de l'évier, en petits morceaux, et il fit couler l'eau dessus longtemps.

Hélène Kadri avait été déclarée non conforme neuf jours plus tôt, avec cent trente-trois points. Le signalement n'avait jamais été déposé, jamais enregistré, jamais coté, et n'aurait rien changé s'il l'avait été.

Lucas Belhaj ne le sut jamais.

Il crut, jusqu'à la fin de sa vie, qu'il avait failli tuer quelqu'un un mardi soir à la table de sa cuisine, après avoir couché sa fille.


La convocation arrivait par le même papier ivoire, avec le même rectangle bleu en haut à gauche.

Madame,

Vous êtes invitée à vous présenter au Centre d'Accompagnement de Secteur 4, 12 rue Saint-Loup, le vendredi 9 octobre à 10 h 00.

Vous pouvez être accompagnée d'une personne de votre choix.

Un entretien préalable vous sera proposé. Vous pouvez apporter des effets personnels.

Nous restons à votre disposition pour toute question relative à votre parcours.

Simone Reille la lut à la table de sa cuisine, la replia selon ses plis d'origine, et la posa contre le pot à ustensiles.

Puis elle regarda l'heure, prit son cabas, et descendit chercher son manteau d'hiver chez le teinturier, parce que le ticket était valable quinze jours et que ce serait bête de le perdre.