LE BARÈME
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PARTIE III — LE VERDICT

32. L'arrêt

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

Ils se retrouvèrent au café de la place, parce qu'il n'était que cinq heures et que personne n'avait envie de rentrer.

Ils étaient six et ils ne parlaient pas. Vincent commanda pour tout le monde sans demander à personne, ce qui n'était pas dans ses habitudes, et il le fit correctement.

Ce fut Lucas qui posa la question, au bout d'un long moment.

— Pourquoi ils font ça ?


Jonas répondit, et il répondit longtemps, parce qu'il était le seul à l'avoir vu de l'autre côté.

— Ils ont toujours filmé.

— Toujours ?

— À l'Institut, en 2062, on savait qu'il y avait des captations. On ne savait pas lesquelles, on ne savait pas combien, mais on savait. Ce qu'on ne savait pas, c'est ce qu'ils en faisaient, parce qu'ils n'en montraient rien à personne.

Il fit tourner sa tasse.

— Ce qui a changé, c'est qu'ils ouvrent les cartons.

— Pourquoi ils ouvrent ?

— Parce qu'on les y a obligés.


Vincent reposa sa tasse un peu trop fort.

— Attendez. Vous saviez.

— Oui.

— Vous saviez qu'on allait tout voir. Depuis le début.

— Je vous l'ai dit le premier soir.

— Vous ne nous avez rien dit du tout.

— Si. Au café, le jeudi de la première semaine. J'ai dit : vous aurez une restitution à la fin, ça ne vous servira à rien, elle arrive après.

Il y eut un silence, et Élie, qui cherchait dans sa mémoire, trouva la phrase, exactement à l'endroit où Jonas venait de la ranger. Il l'avait entendue. Il n'avait pas demandé ce que c'était.

— Personne n'a relevé, dit Jonas. C'est normal. Personne ne relève jamais.

— Et après ? dit Vincent. Il y a eu six semaines après. Il y a eu la voiture, il y a eu l'hôpital, il y a eu le Vieux-Môle. Vous n'êtes jamais revenu dessus.

— Non.

— Pourquoi ?


Jonas mit un long moment.

— Parce que j'ai fait ça douze ans.

Il regardait la table.

— Vous voulez savoir ce qui arrive à quelqu'un à qui on explique en août que tout sera restitué ? Je peux vous le décrire, je l'ai vu deux cent quarante-neuf fois. Il se surveille. Il se surveille au réveil, en montant dans un bus, en tenant une porte. Il cesse de faire les choses et se met à les exécuter. Et la section C d'un homme qui s'exécute est catastrophique, parce que c'est très exactement ce qu'ils savent mesurer.

Il releva la tête.

— Si je vous avais expliqué ça le 3 août, vous auriez passé quarante jours à jouer. Vous seriez tous non conformes. Tous.

Personne ne dit rien.

— Le seul cadeau que je pouvais vous faire, c'était de me taire. Alors je me suis tu, et j'ai regardé Élie s'arrêter à mi-cuisses, et Lucas soulever une poutre de quatre kilos devant une caméra, et je n'ai rien dit.

— Et vous, dit Clara.

— Pardon ?

— Vous, vous le saviez. Pendant six semaines. Vous saviez qu'on était filmés partout, tout le temps, et vous êtes à deux cent trente-cinq.

Vincent se pencha en avant.

— Ah oui. Ah oui, quand même.

— Vous venez de nous expliquer, dit Clara, qu'un homme qui se sait surveillé coule sa section C. Vous l'avez su du premier au dernier jour et vous avez la meilleure note de la session. Vous êtes en train de nous dire quoi, exactement ?


Jonas hocha la tête plusieurs fois, lentement, comme quelqu'un à qui l'on vient de poser une question qu'il attendait.

— Ça vaut pour vous. Pas pour moi.

— Pourquoi ?

— Parce que se surveiller, ça se voit.

Il repoussa sa tasse de deux centimètres.

— Un homme qui se surveille fait tout une demi-seconde trop tôt. Il cède le passage avant qu'on ait besoin de lui, il regarde une caméra qu'il n'était pas censé avoir repérée, il vérifie qu'on l'a vu. Et l'évaluateur qui note ça hésite, parce que le geste est bon et que le timing est faux. Alors il écrit une note en marge. Et une note en marge, c'est deux évaluateurs qui ne sont pas d'accord, et deux évaluateurs qui ne sont pas d'accord, c'est un dossier lourd.

Il eut un geste vague vers la rue.

— Moi je ne me surveille pas. Ça ne me demande plus rien. J'ai passé douze ans à regarder des gens franchir une porte, je sais depuis longtemps ce que ça vaut, et il ne me reste plus rien à protéger là-dedans.

Il les regarda un par un.

— Vous avez passé six semaines à essayer d'avoir l'air de quelqu'un. Moi je n'ai l'air de rien du tout. C'est ce qu'ils cotent le plus haut.

— C'est absurde, dit Lucas.

— C'est exact. Ce n'est pas la même chose et je ne le défends pas.


Il finit son café, qui était froid.

— Je ne suis pas meilleur que vous. Je suis illisible dans l'autre sens.

Personne ne trouva quoi répondre.

Élie, en rentrant, chercha à quoi la phrase lui faisait penser, et il ne trouva pas ce soir-là. Il le trouva cinq jours plus tard, en lisant une notification qui portait la mention CONFORME et un total à trois chiffres — et ce ne fut pas la sienne.


Simone Reille donna la date, et ce fut tout ce qu'elle donna.

— Arrêt Nsomba. Chambre plénière, 9 novembre 2071.

Elle ne développa pas. Elle avait son thé devant elle et elle ne l'avait pas touché.

— C'est vous qui l'avez jugé ? demanda Clara.

— Non. J'étais à la retraite depuis six ans.

— Et si vous ne l'aviez pas été ?

Simone Reille mit un temps.

— Je l'aurais rejeté, dit-elle. Comme les onze précédents.

Elle prit sa tasse, but une gorgée, et ne dit plus rien de la soirée.


Ce fut donc Jonas qui raconta le reste, avec ce qu'il en savait, c'est-à-dire beaucoup.

Une femme de trente ans, non conforme en 2067, avait demandé communication des éléments qui avaient fondé la décision. Refus. Accompagnement dix-neuf jours plus tard.

Sa mère avait repris l'instance et l'avait tenue quatre ans.

— Elle a gagné en partie, dit-il. C'est toujours en partie. On ne peut pas opposer à quelqu'un une décision fondée sur des éléments qu'il ignore : le Bureau doit restituer. Il a obtenu dix-huit mois pour s'organiser et il a plaidé que la détermination des séquences fondatrices relevait de son appréciation.

— D'où dix-neuf sur soixante et un, dit Clara.

— D'où dix-neuf sur soixante et un.


— Ce que je ne comprends pas, dit Lucas, c'est pourquoi personne ne l'a fait avant. Trente-neuf ans.

— Parce que le requérant meurt.

Jonas le dit sans y mettre d'effet.

— Neuf jours de recours, quinze jours de délai, une convocation. Le dossier est clos avant d'être instruit. Ce dispositif n'a jamais eu besoin d'interdire les recours : il tue les requérants dans les délais ordinaires de la procédure.

— Il faut donc quelqu'un d'autre.

— Il faut quelqu'un qui tienne quatre ans, qui paie, qui n'en tirera rien puisque la personne est morte, et qui puisse se permettre d'être identifié pendant quatre ans comme celui qui attaque le Bureau. Tant que vous êtes dans le tirage, vous ne pouvez pas vous le permettre. Vous avez encore cinq fois dans votre vie l'occasion d'être évalué par la maison que vous poursuivez.

Il y eut un silence.

— Et cette mère pouvait, dit Élie.

— Elle était sortie du tirage.


Vincent posa son verre.

— Attendez. Sortie comment ?

— Elle est née en 2015. Elle avait dix-sept ans à la fondation, en 2032, et elle a été convoquée dès la première année, comme tout le monde à l'époque : on n'attendait pas, il y avait un arriéré de trente millions de dossiers à constituer.

— Et ensuite ?

— 2042, 2052, 2062. Puis la cinquième, en juin 2067.

Élie fit le compte.

— Trente-cinq ans entre la première et la dernière.

— Trente-cinq ans, dit Jonas. Elle avait cinquante-deux ans quand elle a reçu son attestation. Sa fille est morte en juillet. Elle a déposé en octobre.

Il laissa passer un temps.

— Quatre mois. Elle est libre depuis quatre mois, elle a peut-être trente ans devant elle, et elle les met intégralement là-dedans.


— Mais alors pourquoi si tard ? dit Lucas. Elle était de la première cohorte. Il devait y en avoir d'autres.

— Il y en avait très peu.

Jonas prit un sous-verre et écrivit dessus.

— Jusqu'en 2059, on ne pouvait pas être convoqué deux fois à moins de dix ans d'intervalle. Dix ans, pas cinq. Quatre intervalles.

Lucas compta sur ses doigts.

— Quarante ans.

— Quarante ans minimum entre la première lettre et la dernière, dans le meilleur des cas, c'est-à-dire si le tirage vous prend à chaque fois qu'il en a le droit. Ce qui n'arrive à personne.

— Donc avant 2067, dit Clara, personne ne pouvait sortir.

— Presque personne. Il y a eu quelques centaines de cas dans tout le pays entre 2067 et 2071, tous issus de la première cohorte et tous à des âges où l'on n'entame pas une procédure de quatre ans.

— Et elle, si.

— Et elle, si.


— Et pourquoi ils ont changé ? dit Clara.

— Pour de bonnes raisons. Les rapports sont publics, vous pouvez les demander.

Il posa le sous-verre.

— Sous l'ancien régime, un homme entrait dans le tirage à quinze ans et n'en sortait pas. Quarante ans, cinquante ans à pouvoir recevoir la lettre n'importe quel matin. Les gens ne montaient plus d'entreprise, n'empruntaient plus sur vingt ans, ne faisaient plus d'enfants après quarante ans. Le pays vivait par tranches de six mois.

— Et en passant à cinq ?

— On purge un parcours en vingt ans. Le plancher tombe à trente-cinq. En moyenne les gens sortent plus tard, vers cinquante, parce que le tirage ne vous prend pas chaque fois qu'il le peut — mais l'âge moyen n'intéresse personne. Ce qui compte, c'est qu'un homme de trente ans puisse à nouveau se dire qu'il verra le bout.

— Et ça a marché ?

— Très bien. Créations d'entreprises doublées en huit ans, emprunts longs revenus. C'est une bonne réforme, prise pour de bonnes raisons, par des gens compétents.


Ce fut Simone Reille qui rompit son silence, une seule fois, et sans lever la voix.

— Page onze.

Jonas la regarda.

— Vous l'avez lu, dit-il.

— Tout le monde l'a lu, dans mon métier. Page onze du rapport préparatoire, intitulé du paragraphe : risque d'émergence d'une population non soumise au dispositif. Ils l'ont chiffré. Ils ont estimé qu'à horizon vingt ans il y aurait plusieurs centaines de milliers de personnes hors de portée, dont une partie en âge et en état d'agir. Et ils ont arbitré en faveur de la réforme.

— Ils avaient raison ? dit Lucas.

— Ils avaient raison. Pendant douze ans.


Personne ne parla pendant un moment.

Puis Clara dit, à voix basse, ce que tout le monde était en train de faire :

— Donc ils ont dû devenir plus humains pour qu'on puisse les attaquer.

— Oui.

— Et le film de cet après-midi, c'est ça.

— Le film de cet après-midi, dit Jonas, est le résultat direct d'une mesure prise pour vous permettre d'emprunter sur vingt ans.


Ils sortirent vers sept heures.

Sur le trottoir, Vincent chercha quelque chose à dire, ne trouva rien, et serra la main de tout le monde, ce qu'il n'avait jamais fait.

Élie rentra à pied et repensa, en marchant, à une chose que Mme Rahimi avait dite avant qu'ils quittent la salle et à laquelle personne n'avait répondu.

Clara lui avait demandé, avant qu'ils quittent la salle, pourquoi le Bureau leur montrait tout ça alors que l'arrêt ne l'y obligeait pas — l'arrêt porte sur les décisions de non-conformité, et aucun d'eux n'avait de décision.

Mme Rahimi avait donné la note de service, puis la traduction.

Extension volontaire du dispositif de restitution à l'ensemble des candidats, aux fins d'appropriation par l'intéressé des attendus de l'évaluation.

— Ils pensent que ça vous rendra meilleurs.

Élie avait demandé si ça marchait.

— On ne peut pas savoir. Le décret est de 2073, le délai minimal est de cinq ans, personne n'a encore été réévalué après une restitution. Les premiers chiffres tomberont en 2079.

— Donc on est le début.

— Vous êtes le début.

Et à la question qu'il avait posée en dernier — et si ça marche, s'ils s'aperçoivent en 2079 que ça marche ? — elle avait répondu ce qu'il n'avait pas cessé de retourner depuis :

— Alors ils le généraliseront. C'est ce qu'on fait avec ce qui marche.