Séquence de restitution. Convocation collective. Salle 2. Art. 4 du décret du 12 mars 2073, pris pour l'exécution de l'arrêt du 9 novembre 2071.
Personne ne lut la seconde ligne. On ne lit pas les visas d'un décret ; c'est même la seule chose qu'on puisse dire avec certitude des visas d'un décret.
Ils attendirent dans le couloir du bâtiment C, comme d'habitude, parce que Mme Rahimi n'avait pas fini d'installer.
— Restitution de quoi ? dit Vincent.
— Comment ça ?
— Non, sérieusement. J'en suis à ma quatrième. On ne m'a jamais restitué quoi que ce soit. On m'a envoyé une lettre avec un chiffre, trois fois.
— Ils vont peut-être nous rendre le livret, dit Lucas.
— Le livret, ils te le réclament, ils ne te le rendent pas.
— Alors le dossier médical.
— Ça doit être ça.
Clara dit que ce serait bien, parce qu'elle n'avait jamais eu les résultats de la prise de sang.
Personne n'imagina des images. Personne ne pouvait imaginer des images, pour la raison exacte que personne n'imaginait qu'il y en eût.
Simone Reille était assise sur la banquette du couloir, son cabas sur les genoux, et elle ne dit rien du tout.
Elle avait lu la seconde ligne.
Mme Rahimi avait poussé les chaises contre le mur du fond et installé six rangées de deux.
Il y avait un projecteur sur une table roulante, une rallonge qui traversait la pièce et qu'elle avait scotchée au sol pour qu'on ne se prenne pas les pieds dedans, et un drap tendu sur le tableau — un drap de lit, blanc, avec un ourlet et deux plis marqués au fer, parce que l'écran mural du bâtiment C était en panne depuis le printemps et qu'on ne l'avait pas remplacé.
Elle s'en excusa. Elle expliqua qu'elle avait fait une demande en avril et qu'elle la relancerait. Et pendant qu'elle disait cela, Élie regardait les deux plis du drap, et il pensait qu'on allait leur montrer leur vie sur une nappe.
Elle s'excusa aussi de la chaleur, et du fait qu'il fallait fermer les volets.
Elle lança deux secondes d'extrait pour vérifier le son, rembobina, et dit que c'était bon.
— Alors. C'est un montage de restitution. Dix-neuf segments, une heure vingt. Vous n'êtes pas obligés de rester jusqu'au bout : vous pouvez sortir à tout moment, revenir, ressortir. Il n'y a pas de consigne là-dessus et ce n'est pas coté.
Dix-neuf. Élie le nota machinalement, comme on retient un numéro d'étage.
Elle s'assit près de la porte, un peu à l'écart, comme quelqu'un qui a déjà vu le film.
Il n'y avait ni musique, ni commentaire, ni titre.
Le premier plan était une rue de théâtre pleine de poussière, et un bandeau blanc en haut à gauche :
SÉQ. 4 — SIMULATION SISMIQUE — SITE TUILERIE — COEFF. 2
Coefficient deux.
Il y eut un bruit dans la salle. Pas un cri : un bruit de sièges, quatre ou cinq personnes qui bougent en même temps.
Ils se regardèrent tous en héros pendant six minutes. Vincent portant un figurant. Lucas soulevant sa poutre en mousse face à la caméra sur rail — le montage avait gardé le plan entier, sans coupe, et il durait longtemps. Élie s'agenouillant près du lampadaire, lisant la fiche plastifiée, puis relevant les yeux vers le visage.
Coefficient deux. Trente caméras, quarante figurants, deux hectares, une machine à poussière. Coefficient deux.
SÉQ. 1 — ATTENTE NON JUSTIFIÉE — SALLE 4 — COEFF. 6
— Ah, dit Vincent, très bas.
Plongée depuis l'angle du plafond. Le vieil homme qui s'affaisse sur le côté droit. Jonas qui traverse et s'accroupit devant lui, pas à côté, devant. Lucas qui part en courant, se cogne l'épaule au chambranle, revient avec un gobelet trop plein porté à deux mains.
Et sur la gauche du cadre, immobile pendant toute la séquence, Élie.
Il se vit ne pas bouger. Il n'avait rien fait de mal, il n'y avait rien à voir, et c'était insupportable exactement pour cette raison : quatre minutes d'un homme assis correctement sur une chaise, et un chiffre en haut à gauche.
— Ils nous ont fait attendre trois heures exprès, dit Clara.
— Une matinée, dit Simone Reille. Personne ne sait combien c'était.
SÉQ. 6 — SUSPENSION NIVEAU 3 — TRAJETS INDIVIDUELS — COEFF. 11
Élie mit deux secondes.
Puis il se leva à moitié de sa chaise, et se rassit.
— Le mardi, dit Lucas. Le jour où il n'y avait rien.
L'image était filmée depuis l'arrière d'un autre véhicule, à hauteur de plaque, sur une départementale. On voyait un cul de mini-voiture blanche rouler entre des peupliers. Ce n'était pas spectaculaire du tout.
Ils virent Vincent laisser passer un piéton. Ils virent Simone Reille rouler à trente-huit de moyenne sur tout le parcours. Ils virent Clara céder trois fois à un chantier en voie unique.
Puis le bandeau changea de ligne :
SÉQ. 6 / SEGMENT 4 — CAPTATION HABITACLE
Et le son arriva.
Il n'y avait pas d'image, seulement un fond noir et une forme d'onde qui montait et descendait au bas de l'écran.
On entendait un moteur de mini-voiture, ce bruit d'aspirateur, et une respiration.
Puis un coup de frein.
Puis la voix d'Élie Adeyemi, dans une boîte de plastique, en train de dire à un cycliste et à sa mère quelque chose de très ordinaire et de très laid.
La salle 2 était petite. Le son était mauvais et parfaitement audible.
Élie ne bougea pas. Il ne baissa pas la tête, il ne mit pas les mains sur son visage, il resta exactement comme il était, et il entendit sa propre voix, celle qui n'existait que dans les voitures, celle que personne n'avait jamais entendue, aucune de ses amies, aucun de ses collègues, sa mère jamais.
Elle passa dans une salle de trente mètres carrés devant cinq personnes et une coordinatrice de session.
Elle dura quatre secondes.
Ensuite on entendit le moteur pousser, monter en régime pendant deux ou trois secondes, et redescendre.
Ensuite plus rien.
Ce n'était pas le pire, et Élie fut le seul dans la salle à le savoir.
Le pire était ce qui n'y était pas. Ils avaient une heure de bande. Une heure d'un homme seul dans une boîte de plastique par quarante-huit degrés, qui chante, qui imite une coordinatrice de session en se trouvant très drôle, qui gagne des procès contre des gens absents, qui tape sur son volant, qui dit bordel quarante fois, et qui à un moment prononce un mot de deux syllabes et se tait pendant vingt kilomètres.
Ils avaient tout ça. Ils en avaient gardé quatre secondes.
Il resta assis très droit sur sa chaise, en essayant de ne pas calculer ce que valaient les cinquante-neuf minutes qu'on ne leur montrait pas.
Le segment suivant fut celui de Vincent, qui dit trois mots à un rond-point, et personne ne rit.
Il y eut aussi la femme en panne au feu.
Filmée de loin, de derrière, sans son. On voyait une mini-voiture blanche mettre son clignotant, se ranger, et un homme en sortir, marcher jusqu'à la vitre du véhicule en panne, et pousser.
Ça dura quarante secondes, et le montage laissa courir jusqu'à ce que la voiture atteigne le parking de la pharmacie.
Élie ne ressentit rien du tout.
C'était la chose la plus étrange de l'après-midi : il avait été fier de ce moment-là pendant trois semaines, discrètement, sans se l'avouer, et de le voir à l'écran le vidait entièrement. Ce n'était plus un geste. C'était un plan de quarante secondes coté onze.
SÉQ. 7 — TRANSPORT COLLECTIF — LIGNE 4 — COEFF. 9
Le dôme au-dessus du chauffeur, qui filmait le chauffeur et, derrière lui, tout le couloir central.
Une femme enceinte monte à l'arrêt de l'hôpital et se place à un mètre de la banquette du milieu. Sur la banquette, Élie.
On voit très bien : les mains qui s'appuient sur les cuisses, le buste qui part de quelques centimètres, et qui revient. Quatre secondes.
Puis Lucas arrive de l'avant, touche le bras de la femme, la fait sursauter, montre le siège trois fois du plat de la main, insiste, insiste encore, jusqu'à ce qu'elle s'asseye pour que ça s'arrête.
Lucas, dans la salle 2, se pencha en avant, coudes sur les genoux.
— Ils ont dû me mettre zéro, dit-il.
Personne ne répondit.
— Non mais regarde. Regarde comme je fais ça mal.
— Tu l'as fait, dit Clara.
— Je l'ai fait comme un âne.
SÉQ. 9 — ARTICLE 12 — SITUATION RÉELLE ASSIMILÉE — COEFF. 13
Le bandeau resta trois secondes de plus que les autres.
Le couloir B. Des brancards contre le mur sur deux rangs. Une caméra de sécurité, en noir et blanc, avec un compteur d'heure qui tournait dans le coin.
On voyait Jonas aux entrées, penché sur une table, en train d'écrire.
On voyait Élie descendre la ligne avec sa feuille, s'accroupir, se relever, avancer. Onze fois.
Puis on le voyait s'accroupir une douzième fois, et ne plus se relever.
Le plan tenait dans un seul cadre fixe et il n'y avait rien à voir : un homme accroupi de dos à côté d'un brancard, immobile. Autour de lui, dans le même cadre, des gens en blouse passaient, repassaient, contournaient, poussaient des lits.
Le compteur d'heure tournait dans le coin.
Le montage ne coupa pas.
Il laissa courir les vingt-cinq minutes en accéléré — on voyait les blouses filer autour de la forme immobile, quatre, six, quinze passages, un lit qu'on écarte pour contourner l'homme accroupi — puis il revint à la vitesse normale à l'arrivée de Mme Oyelaran, et il y avait le son.
Il y avait cinquante-huit personnes dans le couloir. J'en ai onze. Depuis dix heures, personne n'a regardé les quarante-sept autres.
Je ne vous reproche rien. Je vous dis ce qui s'est passé.
Le plan s'arrêtait là.
Clara chercha la main d'Élie sur l'accoudoir et la trouva.
SÉQ. 10 — IMMOBILISATION CAGE C2 — DÉLESTAGE — COEFF. 5
Il n'y eut pas d'image. Il n'y en avait pas.
Il y eut un fond noir, une forme d'onde, et quarante minutes de son enregistré par un interphone d'ascenseur qu'ils avaient eux-mêmes ouvert en appuyant sur le bouton d'alarme et que personne n'avait refermé.
Ils entendirent Lucas annoncer les minutes. Douze. Dix-neuf. Vingt-trois.
Ils entendirent Lucas dire qu'il classait les autres toute la journée et que sa fille lui avait demandé s'il gagnait.
Ils entendirent Clara dire qu'elle ne savait pas ce qu'elle répondrait si on lui disait l'un des deux, choisissez.
Ils entendirent Élie parler des pommes de terre, du couteau court, du journal ouvert. Elle est morte quand ? — J'avais quinze ans.
Ils entendirent Jonas dire deux cent quarante-neuf, et le silence de trois secondes qui suivit, très bien rendu par le micro.
Ils entendirent Jonas dire : Alice s'asseyait toujours au bout. Toujours. Je lui avais dit d'arrêter.
Ils s'entendirent ne pas demander qui était Alice.
Lucas se leva et sortit.
Il ne claqua pas la porte. Il sortit, et on entendit ses pas dans le couloir, et il ne revint pas avant douze minutes.
Vincent, lui, ne bougeait plus du tout. Il regardait la forme d'onde monter et descendre, et il avait sur le visage l'expression particulière d'un homme qui vient de comprendre qu'il n'était pas dans l'ascenseur.
Il n'était pas dans l'ascenseur. Il était deux étages plus haut ce jour-là, avec Samuel et Simone Reille.
Ce qu'il regardait, c'était quarante minutes de quelque chose qui avait eu lieu sans lui.
SÉQ. 8 — SÉJOUR DE MI-PARCOURS — SITE VIEUX-MÔLE — COEFF. 14
Ce qui suivit dura quarante minutes.
Lucas entrant dans l'eau tout habillé. Vincent trichant à la pétanque et annonçant sa triche — et la salle entendit rire quatre personnes qui étaient dans la salle.
La table du troisième soir, filmée de trois quarts depuis le haut du réfectoire. Samuel se levant, allant chercher un couteau propre, revenant.
Le plan était long et le son mauvais. On entendait Clara dire non mais tu vas pas faire ça. On voyait Samuel retourner deux morceaux pour compenser l'épaisseur, reculer, regarder, en redéplacer un.
Deux minutes.
Clara ne bougea pas de sa chaise. Élie, à côté d'elle, entendit sa respiration changer une fois, puis redevenir normale, et rester normale jusqu'à la fin.
À l'image, Samuel gardait la plus petite part. C'était flagrant. Il avait fallu à Élie une soirée entière pour s'en apercevoir, et il suffisait d'un plan large et de deux secondes.
Hélène Kadri traversa le réfectoire et retourna une chaise.
Son intervention était là, presque entière, avec un bandeau à elle : SÉQ. 8 / SEGMENT 11 — COHORTE 4-11 — VERBALISATION.
On l'entendait très bien, elle. Elle parlait fort.
Ils ne peuvent pas mesurer ce que vous valez, alors ils mesurent ce qu'on peut vous prendre.
Le montage garda tout. Il garda aussi la suite : Lucas se penchant en avant, disant c'est exactement ça, racontant les quatorze toitures, puis le classeur d'occasion à neuf cents. Et Hélène Kadri lui répondant qu'il était allé mendier un mode d'emploi.
Lucas venait de rentrer dans la salle. Il resta debout contre le mur du fond pour regarder ça.
Il pensait à un formulaire vert plié en quatre dans une veste de chantier accrochée dans une entrée. Il avait passé onze jours à le déplacer de poche en poche, puis dix-sept autres à ne pas le déplacer.
Le Bureau avait la scène complète, filmée, sonorisée, cotée, depuis le début.
Il n'avait jamais rien eu à leur apprendre.
SÉQ. 12 — SIGNALEMENTS — HALL BÂTIMENT C — COEFF. 7
Le plan était fixe, en couleur, cadré sur un présentoir mural entre deux autres présentoirs.
Il ne s'y passait rien. Des gens traversaient le hall. De temps en temps, quelqu'un s'arrêtait, prenait un formulaire vert, et repartait avec.
Le montage avait extrait les passages qui les concernaient et les avait mis bout à bout.
On vit Vincent s'arrêter, en prendre un, le plier en deux et le mettre dans sa poche intérieure. On le revit, deux jours plus tard, le déposer dans la bannette du guichet 2.
On vit Simone Reille passer devant sans tourner la tête, trois fois, à trois dates différentes.
On vit Clara ralentir, tendre la main, et ne pas la refermer.
Et on vit Lucas s'arrêter devant le présentoir un mardi, prendre un formulaire, le regarder, le replier, et repartir avec.
Le plan suivant était daté du lendemain. Puis du surlendemain. Puis d'une semaine plus tard.
Lucas n'y apparaissait plus.
C'était ça, le segment : quatre plans où il prend le formulaire, et rien ensuite. Le Bureau n'avait aucune image de ce qu'il en avait fait. Il avait seulement, quelque part dans un fichier, une ligne indiquant qu'un formulaire pris n'était jamais revenu.
Lucas, debout contre le mur du fond, regarda ça sans bouger.
Il comprit à ce moment-là que la seule chose qu'ils ne savaient pas de lui, la seule, c'était le nom qu'il avait écrit dessus.
Et qu'ils l'avaient noté quand même.
Le plan ne s'arrêta pas là.
Il y eut encore, sur le même cadre, une femme d'une cinquantaine d'années qui traverse le hall avec un carton, s'accroupit devant le présentoir et le recharge — les liasses sorties, tapotées sur le comptoir, glissées dans la fente.
Un homme s'arrête devant elle. On l'entend très bien.
Vous en remettez ? Ils partent bien ? C'est votre rayon le plus rentable, dites donc.
Dans la salle 2, personne ne bougea.
Le carton descend. La voix change de registre. Monsieur Aydin. Je fais ça depuis onze ans. Et tout y était : les huit cohortes par an, le monte-charge en panne depuis mars, le groupe de travail saisi en avril, la dame de soixante-trois ans qui avait fait son tri hospitalier huit jours après avoir enterré son mari parce qu'elle ne savait pas qu'elle avait le droit.
Je n'ai pas de rayon. J'ai un présentoir dans un hall et un carton dans les bras.
Puis les excuses. Puis le sourire, qui à l'image était encore plus juste qu'il ne l'avait été dans le hall. Puis l'escalier.
Le segment durait deux minutes et six secondes.
Mme Rahimi était assise près de la porte, un peu à l'écart, comme quelqu'un qui a déjà vu le film.
Elle ne l'avait pas vu.
Élie s'en rendit compte à ce moment précis, et il eut le réflexe idiot de tourner la tête vers elle, et il la vit. Elle regardait le drap, très droite, les deux mains posées à plat sur ses cuisses, avec sur le visage l'expression exacte de quelqu'un qui attend que quelque chose se termine.
Elle ne bougea pas. Elle ne dit rien. Elle ne s'excusa pas, cette fois, et ce fut peut-être la seule chose de tout l'après-midi qui rendît la journée supportable.
Le film continua.
Puis il y eut le réfectoire du troisième soir, et personne dans la salle ne respira pendant quatre minutes.
Le cadrage était le même que pour le poisson, de trois quarts, depuis le haut. On voyait le cuisinier poser quatre parts. On entendait Clara rire et dire ah non, pas encore. On voyait la main de Samuel partir vers le couteau.
Et on entendait laisse ça.
Le son était mauvais mais Vincent parlait fort, et le montage n'avait pas coupé une syllabe. Le poisson en sept, le vin en sept, la boule qu'on donne à madame Reille pour qu'elle joue. On le voyait repousser sa chaise et se lever. On voyait, au bord du cadre, deux têtes se tourner à la table voisine. Vous n'êtes pas généreux. Vous êtes en train de passer un examen.
Puis le doigt tendu vers Élie. Il n'a jamais rien coupé, jamais rien servi, jamais rien apporté. Il regarde.
Le plan continua jusqu'au bout. Jusqu'à la main qui redescend, jusqu'à la chaise qu'on retire vers la table, jusqu'au coupe, Samuel, coupe en sept dit d'une voix parfaitement normale.
Vincent Aydin regardait l'écran sans bouger.
Il ne fit aucune plaisanterie. Il ne se retourna vers personne. Il resta parfaitement immobile pendant les quatre minutes, et quand ce fut fini il baissa la tête et regarda ses genoux, et Élie, qui était assis deux places plus loin, vit un homme de quarante-six ans découvrir ce qu'il avait été un mardi soir devant vingt-deux personnes.
Le segment d'après ne dura pas beaucoup moins.
Deux soirs plus tard, même salle, même angle. On y entendait Lucas expliquer qu'il relisait son classeur le soir, quand sa fille dormait ; puis une fourchette qu'on repose ; puis la voix de Simone Reille.
Arrêtez ça. Immédiatement.
Elle non plus n'avait pas été coupée. Vous priez. Voilà ce que vous faites. Vous avez acheté une relique à un escroc. Et le reste, jusqu'à ils ne m'écoutaient pas non plus, et jusqu'au silence long qui suivait.
Puis la réponse de Lucas, entière : sa femme, les treize mois, la sœur, le mari qui boit. Vous, vous avez rien à perdre. C'est peut-être pour ça que vous êtes si forte. Et le raclement de sa chaise, et lui qui sort du cadre par la gauche.
Le montage laissa ensuite courir quatorze secondes sur une vieille femme seule devant une assiette qu'elle finissait méthodiquement.
Simone Reille, dans la salle 2, regarda cela sans ciller.
Quand ce fut terminé, elle dit, à voix haute, sans s'adresser à personne :
— C'est exact.
Ce furent les deux seuls mots qu'elle prononça avant la fin du film.
Il y eut le muret du premier soir. Sept personnes de dos, immobiles, sans un mot, et le montage laissa courir ce plan-là plus longtemps que tous les autres.
Il y eut la plage du septième jour.
Filmée du haut de la dune, en contre-jour, exactement dans l'axe où ils avaient tous regardé. Lucas court, entre, nage. Simone Reille marche jusqu'au bord tout habillée et lève le bras droit. Élie s'arrête à mi-cuisses.
Et au loin, sur l'eau, il y a quelque chose de petit et de sombre qu'on ne distingue pas.
L'image ne valait pas mieux que leurs yeux. Elle valait exactement pareil. Ils avaient tous espéré, pendant les trois secondes précédentes, que l'écran allait trancher.
L'écran ne trancha pas.
Simone Reille dit, tout bas, à personne :
— Voilà.
Le segment suivant était court et il n'avait pas de raison d'être là.
Le banc devant les bungalows, le soir du cinquième jour. Un sac de plage ouvert. Une silhouette passe dans le cadre, s'arrête, se penche, repart.
Le plan était de nuit et la définition mauvaise, et on ne voyait qu'un dos et une épaule.
Il n'y avait pas de bandeau, pas de code de segment, pas de coefficient. Rien qu'un plan de onze secondes inséré entre deux autres, sans commentaire, exactement comme le reste.
Personne ne dit rien.
Clara, dans la salle, regardait droit devant elle.
Élie regarda Vincent.
Vincent regardait l'écran avec l'air poliment intéressé de quelqu'un qui suit un documentaire sur les canaux d'irrigation.
SÉQ. 14 — STATION PROLONGÉE — HALL BÂTIMENT C — COEFF. 6
Le plan était pris de la mezzanine du premier, en plongée, cadré sur le comptoir du guichet 2 et sur le pilier qui lui fait face.
On y voyait un homme debout.
Le montage avait mis les journées bout à bout, sans transition, et l'on reconnaissait le passage de l'une à l'autre à la lumière et aux vêtements. Toujours le même angle, toujours le même pilier, toujours le même homme à deux mètres du comptoir, avec un casque de chantier posé par terre entre ses pieds.
On le voyait s'écarter pour laisser passer une femme qui voulait atteindre le présentoir. On le voyait tenir la porte. On le voyait refuser une chaise, prendre un gobelet d'eau, refuser un formulaire.
Ça durait deux minutes à l'écran.
Ça avait duré onze matinées.
Lucas, debout contre le mur du fond, regardait ça sans bouger.
— C'est quoi, ce truc ? dit-il enfin.
Personne ne répondit, parce que personne dans la salle n'en savait rien.
Le dernier plan datait de la veille.
Puis l'écran devint noir, et le drap redevint un drap.
Il y eut ce flottement des salles où quelque chose vient de finir. Clara décroisa les jambes. Lucas souffla longuement, par le nez. Vincent se pencha en avant pour attraper sa veste sur le dossier de la chaise devant lui, et Mme Rahimi se leva et fit deux pas vers l'interrupteur.
Élie, lui, était en train de refaire le compte.
Il l'avait tenu tout du long sans le vouloir, comme on compte les étages dans un escalier : le séisme, la salle d'attente, l'habitacle, le feu d'Ombrières, le bus, le couloir B, l'ascenseur, le présentoir, et les segments du séjour.
Ça faisait dix-huit.
L'écran se ralluma.
SÉQ. 15 — CAPTATION PALIÈRE — RÉSIDENCE B. — COEFF. 3
Il n'y avait pas d'image. Il n'y en avait jamais eu.
Il y avait un fond noir et, au bas de l'écran, cette forme d'onde qu'ils connaissaient maintenant, qui montait et descendait avec une régularité de machine.
Le son était mauvais. On entendait une cage d'escalier — cette réverbération particulière du béton et des boîtes aux lettres — et derrière, très en retrait, une voix d'homme et une voix de femme séparées par une porte de cuisine restée ouverte, parce qu'il faisait trente-trois degrés et que personne, dans ce pays, ne fermait plus rien avant octobre.
Élie reconnut sa propre voix avant de comprendre où il était.
— Clara. Il faut que je te dise quelque chose. (inaudible, 6 s) — Il m'a dit : si l'un de nous deux passe, il faut que ce soit elle. (silence, 9 s) — Répète. — Si l'un de nous deux passe, il faut que ce soit elle. (silence, 4 s) — Exactement comme il l'a dit. — [...] il a dit : ce n'est pas une phrase, c'est une conclusion. Il a dit qu'il avait regardé la question de tous les côtés. Que tu avais quarante ans devant toi et que lui ne savait pas quoi faire d'une journée sans toi. Il a dit que le calcul était facile. (silence, 14 s — bruit de chaise) — Il avait décidé. — Oui. — Le premier jour du séjour. — Oui. — Il lui restait treize jours. (inaudible, 20 s) — Merci. — Je me demandais si je devais te le dire. — Tu as bien fait. — Je ne voulais pas le garder. — Tu as bien fait.
Le segment durait quatre minutes.
Il en avait duré vingt-cinq dans la cuisine. On avait gardé quatre minutes, et c'étaient les bonnes.
Ce qui frappa Élie, et ce qui ne le quitterait plus, ce ne fut pas d'avoir été écouté.
Ce fut d'entendre sa propre voix ajouter il avait regardé la question de tous les côtés. Il y avait dans le débit une lenteur, une manière d'installer la phrase, un plaisir de conteur qu'il n'avait pas soupçonné en la prononçant et qui était parfaitement audible pour six personnes dans une pièce de trente mètres carrés.
Il entendit ensuite les quatorze secondes de silence, qu'il avait vécues sur le moment comme un recueillement.
Puis il entendit tu as bien fait, deux fois. Il n'y avait pas besoin de l'image pour savoir qu'elle ne le regardait pas.
Personne ne se tourna vers lui.
C'était pire que si tout le monde s'était tourné. Lucas regardait le sol entre ses chaussures. Jonas avait fermé les yeux et ne les rouvrit pas avant la fin. Vincent Aydin, pour la seule fois de toute la session, ne trouva rien à dire — ni une plaisanterie, ni une diversion, ni aucune de ces phrases qu'il produisait d'ordinaire à raison d'une toutes les quarante secondes.
Clara ne bougea pas non plus.
Elle était la seule, dans cette pièce, à qui le segment n'apprenait rien. Elle avait entendu chacune de ces phrases une première fois, debout dans sa cuisine, la main sur la porte d'un placard ; elle les avait retournées pendant seize jours ; elle savait très exactement ce qu'elles contenaient.
Elle regarda Élie découvrir en quatre minutes ce qu'elle portait depuis seize jours. Ce fut la seule chose qu'elle fit.
Coefficient 3.
C'était en bas de l'échelle. Moins que le bus. Moins que le présentoir. À peine plus que le séisme, ses deux hectares, ses quarante figurants et sa machine à poussière.
À la fin, un bandeau sans image, sur fond noir.
SESSION 4-7 — SEGMENTS EXPLOITÉS : 61 — RESTITUÉS : 19 HÉBERGEMENTS NON COUVERTS
Mme Rahimi ralluma et alla ouvrir les volets, et la lumière fut violente.
— Voilà. Je réponds aux questions si j'en ai les réponses, ce qui n'est pas toujours le cas.
Il y eut un très long silence.
Ce fut Vincent qui parla le premier, et sa voix n'était pas celle qu'on lui connaissait.
— On ne m'a jamais montré ça.
— Non, dit Mme Rahimi.
— J'en suis à ma quatrième. Trois sessions avant celle-ci. Une lettre avec un chiffre, à chaque fois, et c'est tout.
— C'est exact.
— Alors pourquoi maintenant ?
— Parce qu'une femme a fait un procès et qu'elle l'a gagné. Madame Reille vous expliquera mieux que moi, elle connaît le dossier. Ce n'est pas ma partie.
Simone Reille ne dit rien du tout. Elle regardait le drap.
— Dix-neuf sur soixante et un, dit Jonas.
— Oui.
— Qu'est-ce qu'il y a dans les quarante-deux autres ?
— L'arrêt porte sur les séquences ayant fondé la décision, monsieur Ilunga. Pas sur le fonds. C'est le Bureau qui détermine lesquelles ont fondé la décision.
— Et vous, vous les avez vus ?
— Non. On me transmet le montage de restitution, pas le fonds.
Vincent leva la main, ce qu'il n'avait jamais fait.
— Les bungalows.
— Non couverts. C'est écrit et c'est vrai.
— Et le mardi. Le jour de la canicule. Vous nous avez donné des bouteilles d'eau.
— Oui.
— Vous saviez.
— Oui, monsieur Aydin.
Elle ne se déroba pas et ne se défendit pas.
— Je savais que la suspension était réelle, parce qu'elle l'était : les rails se déforment au sol dès quarante-cinq et je n'y peux rien. Et je savais que les véhicules étaient une séquence. Les deux, en même temps. C'est comme ça que ça marche maintenant, et ça ne va pas s'arranger.
— Et l'eau ?
— L'eau, c'est moi. Il faisait quarante-huit et vous partiez pour une heure dans des voitures sans climatisation.
Elle rangea le câble dans la sacoche.
— Vous pouvez le noter contre moi si vous voulez. Ce ne serait pas idiot.
Ils sortirent dans le couloir sans se parler.
Lucas alla se passer de l'eau sur la figure aux toilettes du rez-de-chaussée et resta longtemps.
Vincent alluma une cigarette dans la cour, ce que personne ne lui avait jamais vu faire, et l'écrasa au bout de trois bouffées.
Jonas resta assis dans la salle pendant que Mme Rahimi rangeait, et il ne dit rien, et il regardait le drap tendu sur le tableau.
Clara attendit qu'elle ait fini d'enrouler le câble.
— Est-ce que je peux avoir les deux minutes.
Mme Rahimi comprit tout de suite de quelles deux minutes il s'agissait.
— Non.
— C'est mon mari.
— Je sais, madame Chennaoui. Ce sont des données de session. Il n'existe pas de procédure de communication à la famille.
— Il existe une procédure pour tout.
— Pas pour ça.
Elle referma le rabat de la sacoche.
— Je vais quand même poser la question au service. Je vous préviens tout de suite que la réponse sera non. Mais je vais la poser.
— Pourquoi ?
— Parce que ça laisse une trace écrite du refus. C'est tout ce que je peux faire, et ce n'est pas rien.
Élie attendit Clara sur le parvis.
Ils marchèrent un moment sans rien dire. Il faisait encore trente-quatre à cette heure-là.
— Il gardait la plus petite part, dit-elle enfin.
— Oui.
— Je ne l'avais jamais vu. En vingt-deux ans.
Elle s'arrêta au bord du trottoir.
— Et je l'ai vu grâce à eux.
Ils traversèrent.
— Clara.
— Ne dis rien sur la bouteille.
— D'accord.
— Je ne veux pas savoir. J'y ai réfléchi pendant tout le trajet et je sais que je ne veux pas savoir, et c'est la seule chose que j'aie décidée toute seule depuis un mois. Alors ne dis rien.
Elle le regarda pour la première fois depuis la sortie du bâtiment.
— Ne me dis rien, Élie. Jamais. Quoi que tu saches et quoi que tu croies que ça me ferait du bien.
Il dit d'accord une deuxième fois, sans comprendre pourquoi elle insistait, et il trouva même qu'elle mettait beaucoup d'intensité dans une histoire de bouteille d'eau.
Élie ne dit rien.
Derrière eux, sur le parvis, Vincent était en train de raconter quelque chose à Lucas, et Lucas riait.