LE BARÈME
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PARTIE I — L'INSTRUCTION

11. Le serment

Prêt à écouter — la musique démarre en intro, la narration commence à 5 secondes.

La prestation de serment avait lieu chaque année au premier jour du mois d'août, dans la salle polyvalente du troisième étage, et durait vingt minutes.

C'était une formalité de renouvellement. Personne n'y avait jamais rien appris. On s'y rendait comme on va relever un compteur, et le seul enjeu réel de la matinée était de savoir s'il y aurait assez de chaises, ce qui n'était jamais le cas.

Ils étaient trente et un. Ariane s'assit au quatrième rang, à côté de Zielinski qui bâillait sans se cacher.

Sur l'estrade, une table, un micro dont on ne se servait pas, et au mur la plaque de la Direction.

Elle datait de la fondation et portait, en lettres de cuivre vissées sur du chêne, la devise que le Bureau s'était donnée quarante-quatre ans plus tôt, au sortir de l'incendie, dans un moment où l'on avait cru nécessaire d'écrire quelque chose sur un mur :

MESURER CE QUI EST.

Trois mots, dont chacun avait été discuté à l'époque, et dont aucun n'avait tenu. On ne mesurait pas, faute d'étalon. On ne mesurait pas ce qui est, mais ce qui apparaît à des agents dans des situations construites. Restait le verbe être, dont personne n'avait jamais su ce qu'il faisait là.

La peinture s'écaillait sous le E de EST. Personne ne l'avait jamais fait reprendre.

Le directeur de secteur lut la formule. Chacun se leva à l'appel de son nom et dit je le jure, et il y avait dans la salle ce mélange d'ennui et de gêne des cérémonies auxquelles plus personne ne croit et que personne n'a le courage de supprimer.

Le serment tenait en une phrase :

Je jure de noter ce que j'ai vu, et rien d'autre.

Il n'y était question ni de justice, ni de vie humaine, ni du bien. Ariane l'avait prêté douze fois. Elle avait mis des années à comprendre que ce n'était pas une négligence de rédaction : c'était exactement l'engagement que le Bureau demandait, ni plus ni moins, et que tout le reste avait été soigneusement déposé ailleurs, sur d'autres épaules, dans d'autres bâtiments.


Puis le directeur annonça que M. Vandermeer, du comité démographique, avait tenu à passer.

Il y eut un mouvement dans la salle, parce que ces gens-là ne venaient jamais.

C'était un homme d'environ soixante-cinq ans, en chemise, sans veste, avec la tête de quelqu'un qui a mal dormi dans un train. Il monta sur l'estrade, regarda les trente et une personnes assises, et dit qu'il n'avait rien préparé et qu'il serait bref.

Ariane pensa à la rumeur du treizième étage.

Elle courait depuis des années, sans qu'on sache qui l'avait lancée ni pourquoi elle tenait toujours debout : dans chaque cérémonie officielle, quelqu'un dans la salle serait un observateur du siège, chargé de noter qui manifestait un enthousiasme suspect ou un ennui suspect — les deux comptant, disait la rumeur, exactement pareil contre vous. Ni trop, ni pas assez. Un zèle trop visible et une indifférence trop sincère se rejoignant, au bout du compte, dans la même case.

Elle savait, professionnellement, que c'était absurde. Elle avait vu les organigrammes. Il n'existait aucune ligne budgétaire pour un poste pareil, aucun crédit, aucune mission de ce type dans aucun rapport qu'elle eût jamais instruit. Douze ans de dossiers, et pas une fois cette fonction n'était apparue nulle part.

Et pourtant, malgré elle, ses yeux firent le tour de la salle, cherchant qui, ce matin-là, aurait trouvé le bon dosage.

Zielinski, à côté d'elle, bâillait ouvertement, ce qui l'aurait, selon la rumeur, disqualifié en trois secondes.

Elle-même se composa, l'espace d'un instant, un visage d'attention modérée — ni trop engagée, ni trop lasse — avant de se rendre compte de ce qu'elle était en train de faire, et pour qui, au juste, elle le faisait.

Personne. Elle le faisait pour personne. Elle en avait, professionnellement, la certitude absolue, et elle recomposa son visage quand même.

— On m'a demandé de vous dire pourquoi vous faites ce travail. Je ne vais pas faire ça. Vous savez pourquoi vous le faites, et si vous ne le savez plus, ce n'est pas moi qui vais vous le rendre.

Il posa une main sur la table.

— Je vais vous dire une chose et une seule, parce que c'est la seule dont je sois sûr et que je commence à être vieux. Les gens vous diront que le Barème choisit qui meurt. C'est vrai. Ce qu'ils oublient, c'est ce que faisait l'autre système.

Il laissa un temps.

— L'autre système, c'était l'eau. C'était le feu de 2032, le second en 2039, les crues de 2044 et 2051. Ça tuait exactement le même nombre de gens que nous, un peu plus certaines années. Et ça les choisissait aussi, sauf que ça les choisissait mal. Ça prenait les pauvres d'abord, parce qu'ils habitaient en bas. Ça prenait les vieux, parce qu'ils montaient moins vite. Et ça prenait les enfants, en grande quantité, parce qu'un enfant ne pèse rien dans un courant.

Personne ne bougeait.

— Nous, nous ne prenons pas d'enfants. Nous ne prenons pas les pauvres en priorité, et si nous le faisons encore un peu, c'est un défaut du dispositif, pas son principe, et c'est réparable. Nous prenons des adultes qui ont vécu, selon un critère qui est discutable, contestable, imparfait, et qui a au moins ceci pour lui qu'il porte sur la façon dont ils traitent les autres. C'est tout. C'est la seule chose que je puisse dire pour nous, et elle me suffit.

Il regarda la salle.

— On me demande souvent si le compte est bon. Il l'est. Les émissions ont baissé. Elles n'ont pas baissé autant qu'on l'avait promis en 2032, parce qu'on avait promis n'importe quoi, mais elles ont baissé, et il n'y a pas eu de troisième feu, et il y a des gens de trente ans dans cette salle qui n'ont jamais vu de ciel orange. Vous ne vous rendez pas compte de ce que c'est, un ciel orange.

Il s'arrêta.

Ariane vit très bien le moment où il décida de dire la suite, et le moment, une seconde plus tard, où il décida de la dire quand même.

— J'avais une fille. Elle avait sept ans en 2044.

Il ne développa pas. Il n'ajouta aucune circonstance, aucun détail, rien qui pût s'appeler un récit. Il dit seulement, du même ton administratif que le reste :

— Je n'ai pas fait ce métier à cause d'elle. Je veux que ce soit clair, parce que c'est ce qu'on raconte de moi et que c'est faux, et que ce serait une raison dégoûtante. Je l'ai fait parce que les chiffres sont les chiffres. Mais je n'aurais pas tenu quarante ans sans elle, et ça, c'est autre chose, et je ne sais pas quoi en penser.

Il descendit de l'estrade.

Il y eut trois secondes de rien — trois secondes pendant lesquelles trente et une personnes cherchèrent, chacune de son côté et sans le secours d'aucun usage, ce qu'on fait après qu'un homme de soixante-cinq ans a mentionné sa fille morte à sept ans devant une assemblée de fonctionnaires réunis pour renouveler leur serment. Puis quelqu'un applaudit. Alors tout le monde applaudit, mal, avec ce décalage des salles qui ne savent pas si c'est le genre de chose qu'on applaudit, et le bruit s'arrêta plus tôt qu'il n'aurait dû.


Ariane resta assise pendant qu'on repliait les chaises.

Elle cherchait la réponse. Elle la cherchait honnêtement, avec méthode, comme elle instruisait un dossier, et elle ne la trouvait pas.

Elle voyait bien où il fallait attaquer — quelque part du côté de ça les choisissait mal, quelque part du côté de la différence entre une eau qui monte et un homme qui signe. Elle sentait que la différence était énorme, qu'elle était même la seule chose qui comptait, et elle était incapable de la formuler en une phrase que Vandermeer n'aurait pas balayée avec un chiffre.

C'était ça qui la mettait mal. Pas d'avoir tort. De ne pas savoir dire pourquoi elle avait raison.

Zielinski l'attendait à la porte.

— Costaud, dit-il.

— Oui.

— Tu as vu, il n'a pas dit un mot sur le quota. Ils ne disent jamais un mot sur le quota. Ils parlent toujours de ce qu'il y avait avant.

Il le dit sans intention particulière, en enfilant sa veste, et il partit chercher un café.

Ariane resta dans le couloir.

C'était vrai. Vandermeer avait comparé le Barème à l'incendie et aux crues, ce qui était une comparaison exacte, écrasante, et qui laissait entièrement de côté la seule question qu'elle se posait, elle, à son bureau, sa grille et sa latitude à la main : non pas s'il fallait un Barème, mais s'il fallait celui-là.

Elle nota mentalement de le lui demander un jour, et elle sut, en le notant, qu'elle ne le lui demanderait jamais, parce qu'il n'y aurait pas d'occasion et que les occasions ne se fabriquent pas dans ce bâtiment.

À dix heures, elle redescendit à son bureau, prit le dossier du dessus de la pile de gauche, et le soupesa.

Cent soixante grammes.