La session fut suspendue le mardi 11 au matin, pour cause de niveau 3.
Personne ne fut surpris.
Il y avait eu quarante-six degrés la veille et on annonçait quarante-huit ; les rails, eux, se déforment dès quarante-cinq degrés en surface, un seuil que l'air n'a même pas besoin d'atteindre, ce que tout le monde savait depuis l'enfance de la même façon qu'on sait qu'il pleut en novembre et qu'on ferme les volets à midi. Le réseau régional s'arrêtait ; les bus interurbains suivaient dans l'heure ; les chantiers de couverture cessaient parce qu'on ne tient pas sur un toit à cette température ; et la vie s'organisait autour de tout cela sans commentaire particulier, avec cette compétence tranquille que les peuples finissent toujours par acquérir à l'égard de ce qui les tue.
Il y avait eu quatre-vingt-quatre jours de niveau 2 ou plus l'année précédente. On disait « l'été » comme on avait dit autrefois « l'hiver ».
Mme Rahimi vint le leur dire en salle 2, avec des excuses.
— Je suis désolée, vraiment. On reprend jeudi matin, même horaire. Les deux jours ne sont pas décomptés de la session, vous les récupérez à la fin.
Vincent demanda comment ils rentraient.
— C'est prévu. Vous avez des bons de mise à disposition, il y a des véhicules dans la cour. Vous les rendez jeudi, en arrivant.
Elle distribua les bons. Elle s'excusa parce qu'il n'y avait pas de climatisation dans ces voitures-là, seulement une ventilation, et elle conseilla de prendre de l'eau. Elle en avait apporté, d'ailleurs, des petites bouteilles, dans un carton, et elle les distribua aussi.
— Et évitez la rocade, elle est fermée jusqu'à ce soir. Il faut passer par la départementale.
Puis elle leur souhaita une bonne journée et elle emporta son carton vide.
Ils descendirent dans la cour. Il y avait sept mini-voitures, ces boîtes de deux mètres soixante en plastique recyclé, deux places, quarante-cinq kilomètres-heure en pointe, une portière qui fermait avec un bruit de valise. Pas d'autoradio, pas d'écran, un bouton pour le chauffage et un pour la ventilation.
Vincent fit le tour de la sienne et dit qu'il avait la même, mais en gris.
Lucas demanda s'ils se voyaient le lendemain, puisqu'il n'y avait rien. Samuel dit peut-être. Clara ne dit rien. Simone Reille était déjà partie à pied, ce qui, par quarante-six degrés, était une décision.
Élie mit sa bouteille sur le siège passager et sortit du parking sans se presser.
La première demi-heure fut agréable.
C'est ce qu'il n'avait pas prévu. On sortait de la ville par la départementale, la chaleur n'était pas encore installée, le soleil arrivait par la gauche à travers ce qui restait des peupliers de la Vaure, et la petite voiture faisait un bruit d'aspirateur qui devenait vite reposant. Il était seul. Il n'avait été seul, vraiment seul, aucune fois depuis le début de la session.
Il avait une journée devant lui. Une journée entière rendue par erreur, par la faute du thermomètre, une de ces journées qui ne comptent pas et dont on ne se souvient jamais.
Il n'y pensa pas une seconde comme à autre chose que ça.
C'est peut-être pour cette raison qu'il commença à se voir.
Dans un village sans trottoir, un homme âgé attendait au bord d'un passage protégé. Il ne s'engageait pas ; il regardait la voiture et attendait. Élie s'arrêta. L'homme traversa lentement, leva la main. Élie leva la main aussi. Il repartit content, et se trouva un peu ridicule d'être content.
Vingt kilomètres plus loin, la départementale se resserrait en voie unique à l'entrée d'un chantier, et tout le trafic de la rocade fermée s'y déversait. Il laissa entrer une voiture. Il laissa entrer la deuxième, ce qui n'était pas obligatoire. À la troisième il eut un mouvement d'humeur, avança de vingt centimètres pour se coller au pare-chocs de devant, et la voiture qui voulait entrer resta dehors. Elle entra dix mètres plus loin, derrière lui. Ça n'avait aucune importance. Il regarda dans le rétroviseur pour voir si le conducteur le regardait.
À Verlanne, un camion de livraison en double file dans une rue étroite. Il attendit. Le livreur prit son temps et sortit avec deux cartons, puis retourna en chercher deux autres. Élie attendit encore. Derrière lui, une voiture klaxonna — on klaxonnait donc encore, à Verlanne — et il ne bougea pas, et il éprouva un plaisir considérable à ne pas bouger, ce qui aurait dû l'alerter.
Puis un cycliste surgit par la droite au moment où il tournait. Il freina. Le cœur monta d'un coup dans la gorge, cette montée chimique qui n'a rien à voir avec la pensée, et il dit à voix haute, seul, dans la boîte de plastique, quelque chose de très ordinaire et de très laid sur le cycliste et sur sa mère.
Il l'entendit.
Il entendit sa propre voix dans l'habitacle, revenue par le pare-brise, et il resta une seconde stupéfait — non pas de l'avoir dit, il l'avait dit mille fois, mais de la découvrir. Cette voix-là n'existait qu'ici. Personne ne l'avait jamais entendue, aucune de ses amies, aucun de ses collègues, sa mère jamais. Elle vivait dans les voitures.
Et puis, à partir de là, il se lâcha.
Ça commença par le cycliste, qu'il n'avait plus devant lui et à qui il continua d'expliquer, pendant quatre kilomètres, ce qu'est un angle mort, avec des gestes, en lâchant le volant d'une main.
Ça continua par une chanson. Il chanta trois minutes, très mal, une chanson qu'il détestait et dont il ne connaissait que le refrain, et le fait de ne connaître que le refrain ne l'arrêta pas.
Puis il fit Mme Rahimi.
Il la fit bien. Il avait l'inflexion, la façon de s'excuser avant d'annoncer quelque chose, le petit temps sur je suis désolée — je suis désolée pour la chaleur, la climatisation est limitée à vingt-neuf degrés par la réglementation, je suis désolée pour le parking, je suis désolée pour votre mort, on va faire au mieux — et il rit tout seul, franchement, de ce rire qui n'appartient qu'aux gens qui conduisent.
Puis il engueula le délégué au parcours, qu'il n'avait jamais vu et dont il ignorait jusqu'au titre exact. Il lui dit des choses très construites. Il fit les deux voix, la sienne et celle de l'autre, et il gagna le débat, comme on gagne toujours les débats qu'on tient seul à quarante-huit degrés dans une boîte de plastique.
Il gagna aussi contre un ancien chef de service. Contre un homme qui l'avait doublé au marché en 2071. Contre une fille qui lui avait dit non à vingt-deux ans, et il fut assez odieux avec elle pour que ça le refroidisse un peu.
Il tapa deux fois sur le volant avec le plat de la main, sans raison précise.
Il dit bordel à peu près quarante fois, dont trente-cinq sans objet.
Puis il dit :
— Maman.
Et il n'y eut plus rien du tout dans la voiture pendant très longtemps, sauf le bruit d'aspirateur du moteur et l'air chaud qui passait d'un côté à l'autre sans rafraîchir personne.
Il ne pleura pas. Il n'était pas quelqu'un qui pleure ; sa mère non plus.
Il conduisit vingt kilomètres sans rien dire, et ce silence-là, dans une voiture, après ce qui l'avait précédé, était infiniment plus bruyant que le reste.
Puis une voiture le doubla par la bande d'arrêt et se rabattit devant lui, et ralentit.
Le corps décida avant lui. La main était déjà en train de pousser le levier, le pied était déjà sur la pédale, la petite machine ronflait comme un jouet en essayant de reprendre les deux mètres qu'elle avait perdus, et Élie se vit faire, de très loin, avec une clarté terrible.
Il leva le pied.
Et il sut, dans la seconde qui suivit, que ce n'était pas une victoire — parce qu'il avait ressenti, en levant le pied, exactement la même petite détente satisfaite que s'il avait continué. Il s'était puni lui-même à la place de l'autre, et ça marchait pareil. Il pensa à Lucas sur le trottoir, samedi. Il pensa au mot que Jonas avait employé et qu'il avait trouvé, sur le moment, un peu théâtral.
Il roula ensuite trente kilomètres dans un état qu'il n'avait jamais connu.
Ce n'était pas de la peur, et ce n'était pas non plus du remords ; c'était quelque chose de plus rare, et de si désagréable qu'on a construit des civilisations entières pour l'éviter : l'expérience continue, prolongée, sans échappatoire, d'être seul avec soi-même dans une pièce fermée. Il n'y avait rien à regarder qu'une départementale. Rien à écouter qu'un moteur. Personne à qui parler, aucune tâche assez complexe pour occuper l'esprit et lui donner le prétexte de s'absenter.
Une route, un volant, un homme, et quarante-huit degrés.
À l'entrée de Ombrières, une voiture avait calé au feu. Une femme, seule, qui redémarrait et calait de nouveau, et derrière elle une file de six véhicules.
Élie était le troisième. Le premier klaxonna, contourna, repartit. Le deuxième contourna aussi.
Il resta.
Il n'avait aucune raison de rester, il ne pouvait rien faire, il ne connaissait pas cette femme et il ne pouvait pas réparer sa voiture. Il resta parce que partir aurait fait d'elle quelqu'un que six personnes contournent. Il mit le clignotant, se rangea derrière elle, sortit — la chaleur du bitume à travers les semelles, d'un coup —, et alla frapper à sa vitre pour lui demander si elle voulait qu'il pousse.
Ils poussèrent. La voiture roula jusqu'au parking d'une pharmacie. La femme dit merci trois fois et Élie dit que ce n'était rien, ce qui était vrai. Il lui donna sa bouteille d'eau, qu'elle refusa d'abord et qu'elle prit.
Il arriva chez lui en fin de matinée, en sueur, pour une journée qui ne comptait pas.
Il monta, se doucha, et resta ensuite assis longtemps dans la cuisine, sans rien faire, à côté de la convocation.
Le jeudi matin, en salle 2, personne ne parla du mardi.
Vincent raconta une histoire de rond-point. Lucas dit qu'il avait mis une heure dix, et personne ne lui avait demandé. Clara demanda à Élie s'il avait eu chaud, et Élie dit oui.
Il ne raconta ni la femme au feu, ni le cycliste, ni les deux mètres qu'il avait failli reprendre. Il se rendit compte, en s'asseyant, qu'aucun d'entre eux ne raconterait quoi que ce soit de ce qui s'était passé dans sa voiture, et que ce silence-là était peut-être la seule chose qu'ils avaient tous en commun.
Jonas arriva le dernier et s'assit contre le mur du fond. Il les regarda un par un, sans rien dire, avec une expression qu'Élie ne sut pas lire.
Puis Mme Rahimi entra avec son classeur et s'excusa encore pour les deux jours perdus.